Manifeste de l’individualiste



  1. Nous, individualistes, nous affirmons la primauté de l’individu en tant que l’autorité ultime pour juger de tout ce qui le concerne.

  2. L’individu, c'est vous et moi, c'est l’homme particulier et concret, celui que, sous prétexte de défendre l'homme ou l'humanité, tendent à sacrifier tous ces moralistes et prophètes qui ne se soucient que de l'idéal de l'homme abstrait.

  3. Nous sommes tous des individus. Mais il n'y aurait aucun sens à nous déclarer individualistes si nous ne pouvions devenir davantage individuels, s'il n'y avait pas toute une hiérarchie de degrés dans notre individualisation. Nous, individualistes, nous ne nous contentons pas d'être des individus, nous voulons nous individualiser davantage.

  4. Je deviens d'autant plus un individu que je deviens plus libre. Et je suis d'autant plus libre que je suis plus autonome dans ma pensée et plus capable de mener effectivement la vie que je me choisis.

  5. Contre ceux qui ne voient dans l'individu que l'égoïste, incapable de penser à autre chose qu'à lui-même, nous soutenons que l'autonomie de l'individu ne signifie pas une fermeture sur soi-même. Nous ne sommes pas autonomes parce que nous resterions indifférents au milieu dans lequel nous vivons, mais parce que nous manifestons au contraire notre aptitude à assimiler ce milieu et à le comprendre.

  6. On opprime sans cesse l'individu au nom de la société, comme si elle était un être supérieur à tous les individus. Mais la société est uniquement composée d'individus, et c'est pour nous qu'elle est faite, non pour elle-même.

  7. A ceux qui nous prêchent constamment le bien de la société pour nous inviter au sacrifice, je réplique que la société n'est bonne que dans la mesure où elle est bonne pour les individus qui la composent. Voire, elle est d'autant meilleure qu'elle est meilleure pour une plus grande partie de ses membres les plus individualisés.

  8. En plus de nous assurer la paix et la justice, la société nous est utile de deux façons. Elle nous fournit d'un côté des moyens de vivre et de nous satisfaire, et de l'autre des moyens de nous perfectionner, c'est-à-dire de nous individualiser davantage. On peut nommer ces deux domaines l'économie et la culture.

  9. Il y a une très grande différence dans le type d'utilité qu'ont l'économie et la culture pour nous. L'économie envisage l'individu tel qu'il est, et elle adapte le monde à nos besoins ou désirs. La culture envisage l'individu comme susceptible d'être transformé lui-même, et elle nous invite et nous aide à nous former afin de devenir davantage individuels.

  10. Un manifeste de l'individualiste doit être l'oeuvre d'un individu, et il ne peut s'adresser qu'à des individus. Je ne m'adresse pas aux autres, si toutefois il peut exister des êtres purement génériques ou collectifs.

  11. Dans la société, l'individualiste est toujours opposé à la masse, et il ne se confond pas avec elle, même quand il fait partie d'une majorité.

  12. Individualistes de partout, unissez-vous au besoin et à votre gré, mais ne vous confondez pas !

  13. Les individus sont toujours différents les uns des autres, c'est évident. Or, contrairement à ce que certains prétendent pour étouffer l'individualité, la différence implique l'inégalité, et nous affirmons aussi bien la différence que l'inégalité des individus.

  14. Il va de soi qu'il y a aussi de l'égalité entre les individus. Mais cette égalité n'est jamais foncière, elle ne vaut que sous certains aspects.

  15. Dans toute société civilisée, les individus sont égaux devant la loi. Est-ce à dire que l'égalité doive être notre idéal en tout ? Non, bien sûr. Au contraire même, la reconnaissance de l'égalité des hommes devant la loi et de l'égalité de certains de leurs droits n'a de valeur que comme un moyen de nous permettre de développer nos différences individuelles.

  16. La loi est un instrument paradoxal, difficile à manier, dangereux dans les mains des simplets et des maladroits, parce qu'elle agit dans le sens opposé à celui dans lequel elle frappe, étant une interdiction destinée à accroître notre liberté en société.

  17. On a tort de vouloir tout régler par des lois. Étant par elles-mêmes des entraves, les lois doivent être limitées à leur fonction de faire obstacle à des actions qui constitueraient pour notre liberté individuelle de plus grands obstacles qu'elles-mêmes.

  18. Pour nous qui voulons la plus grande liberté, comme condition de notre existence la plus individuelle possible, toute loi qui sacrifie une liberté pour une commodité non indispensable est mauvaise.

  19. Mes droits ne me viennent pas du fait que je suis un homme, encore moins de ce que je suis un être vivant, ou un être d'un quelconque genre, mais ils ont leur origine en moi-même, comme individu.

  20. On veut me faire croire que j'ai des devoirs absolus du fait que je suis homme, alors que toute obligation naît du droit, et que mon droit a sa source en moi.

  21. Les faux individualistes croient que pour être original il faut chercher à se différencier extérieurement de ses semblables, alors que la véritable originalité vient de ce qu'on vit davantage de son propre fonds, bref, du fait qu'on est devenu davantage sa propre origine.

  22. L'une de nos principales préoccupations à l'égard de nos semblables, à nous qui aimons vraiment la liberté, c'est de former des individus; de nous former nous-mêmes comme individus, et d'aider à se former d'autres individus autour de nous.

  23. Il ne faut pas confondre la formation des gens par la société dans le but de les rendre aptes à la servir, et la formation que se donne l'individu en se cultivant afin de se rendre apte à vivre de manière plus autonome.

  24. Dans les sociétés individualistes, nous n'éduquerons pas comme aujourd'hui les gens afin qu'ils puissent avant tout remplir une fonction sociale et se soumettre à l'ordre social, nous ne chercherons pas à en faire d'abord des professionnels, et de simples agents de l'ordre économique, mais nous les éduquerons en priorité pour leur permettre de se développer comme individus et de devenir plus libres.

  25. Ils ne savent pas ce que signifie la liberté, ceux qui croient qu'il est facile d'être libre. Personne n'est libre sans s'être libéré, sans avoir conquis son autonomie, sans s'être entièrement individualisé. Ce n'est pas être libre que de suivre simplement ses caprices.

  26. Nous, individualistes, nous ne nous plaignons pas de ce qu'on donne trop de place à l'individu dans l'économie, mais nous contestons au contraire la prétention de ne lui donner un peu de place que là, et de ne favoriser de ce fait qu'une certaine classe de gens, qui ne sont généralement ni les plus libres, ni donc les plus individualisés.

  27. Une certaine idéologie, dite démocratique, refuse la différence entre les individus, parce qu'elle veut leur imposer en tout l'égalité. Une autre idéologie, qu'on peut nommer capitaliste, refuse de même cette différence, parce qu'elle ne veut reconnaître qu'une sorte d'inégalité, celle de la richesse. Nous, parce que nous voulons cette différence, nous voulons la multiplicité indéfinie des inégalités, et par conséquent la relativisation de la richesse comme de toute la sphère économique.

  28. Pour l'individualiste, l'État ne peut avoir d'utilité que dans la mesure où il promeut l'individu et son développement individuel, en protégeant notamment sa liberté contre toutes les prétentions à le soumettre des diverses communautés (familles, tribus, peuples, sectes, églises, partis, maffias, etc.).

  29. Nous ne voulons pas un État visant à la neutralité idéologique, ce qui est absurde, mais un État entièrement dévoué à la cause individualiste et adversaire de tout ce qui s'y oppose.

  30. L'individualisme suppose la plus grande tolérance face à toutes les manières dont les individus peuvent concevoir leurs modes de vie, seuls ou en groupes, et il implique qu'aucune idée ne soit interdite dans la discussion et dans la pratique, pour autant que la liberté des individus soit respectée.

  31. L'État que veulent se donner les individualistes doit tolérer toutes les options qui se présentent aux individus dans la libre pensée et la libre pratique. En revanche, il doit se réserver tout pouvoir de contrainte et se montrer absolument intolérant face à toute concurrence de la part de communautés visant à imposer aux individus une pensée ou une pratique quelconques.

  32. L'État n'est pas une union de communautés, mais d'individus. Et il doit être gouverné en conséquence, à partir des individus seuls, et pour eux uniquement.

  33. La conception et l'éducation des enfants sont la responsabilité de l'État seul, et non des diverses communautés dans lesquelles les enfants sont nés ou se trouvent, même si leur formation peut avoir lieu en partie dans celles-ci et selon leurs méthodes dans la mesure où elles ne contredisent pas aux principes de la liberté individuelle.

  34. Ce n'est pas du mouvement des masses que nous attendons la réalisation de la société des individus, mais de nous-mêmes, des individus, isolés ou associés, du nécessaire concours des actions les plus individuelles en tant qu'elles visent à l'individualisation, et par conséquent à la réalisation des conditions d'une société d'individus aussi libres que possible.

  35. Il n'y a évidemment pas de parti des individualistes, mais des individus qui tendent à s'associer de manières diverses, à former des réseaux, des réseaux de réseaux, et un État dont la fonction soit d'assurer les conditions de leur liberté.

 

Gilbert Boss

Zurich, 2005