|
Beaucoup croient que les droits sont
une sorte de propriété inhérente à la nature de certains êtres, voire de
tous, et particulièrement des hommes en tout cas. Les droits ne sont pourtant
certainement pas des faits naturels. On les voit comme des sortes d'exigences ou
de prétentions justifiées liées à certains êtres ou à certaines
catégories d'êtres. Mais, naturellement, un être ne peut prétendre vraiment
qu'à ce qu'il peut faire. Or le droit suppose une forme de reconnaissance de
ces prétentions. Bref, pour croire à des droits inhérents à la nature de qui
ou quoi que ce soit, il faut poser quelque chose comme un dieu qui les
reconnaisse et qui les fasse reconnaître. Autant dire que de tels droits sont
des illusions comme les dieux. S'il n'y
a pas de droits naturels en ce sens, il pourrait sembler que les droits nous
soient accordés par la société, et qu'elle en soit l'unique origine. Car que
vaut un droit dont je me réclame mais que la société ne me reconnaît pas? Ce
qui est certain, c'est que je perds d'habitude ce droit en réalité quand je
n'arrive pas à le faire reconnaître socialement. Mais cela n'est-il pas dû au
fait que, vivant dans la société, me soumettant à ses lois, je me suis du
même coup soumis à son propre jugement sur mes droits, sans que cela signifie
que la société les ait pour autant inventés? Peut-elle me donner des droits
que je ne puisse avoir? Si par exemple, elle voulait m'attribuer le droit de me
transformer en arbre, aurais-je ce droit? Cela n'a guère de sens, parce que je
ne peux tout simplement pas opérer sur moi une telle transformation. D'où l'on
voit que mes droits dépendent déjà de ma puissance. Or,
si la vie en société peut bien accroître ma puissance, celle-ci ne me vient
pas tout simplement de la société, mais c'est dans la mesure où j'ai la
puissance d'utiliser la vie sociale pour accroître ma puissance que je suis
doué de ma puissance actuelle. Et mes droits sont liés à ma puissance
naturellement. Par exemple, dans l'état actuel des sciences et des techniques,
on ne peut m'empêcher de penser, et de ce fait, on ne peut de même me nier le
droit de penser, ni par conséquent me l'accorder. Nous disions que le droit est
une forme de prétention. Il est d'abord la prétention de pouvoir faire ce que
je crois pouvoir faire. Ce droit, je peux l'affirmer et l'imposer par l'acte.
Mais il y faut l'affirmation, sans quoi il n'y aurait aucune prétention, mais
seulement l'action ou l'exercice direct de ma puissance. C'est donc en moi, dans
la mesure où je puis penser ma puissance et l'affirmer indépendamment de son
exercice, que réside le droit. Maintenant,
ce droit peut être reconnu par d'autres ou contesté. Et la société qui me
soumet à sa loi détermine les parties de mon droit (c'est-à-dire les droits)
qu'elle me reconnaît. Et elle peut me les reconnaître en tant que je suis ceci
ou cela, homme, noble, prêtre, mâle ou femelle, père, enfant, et ainsi de
suite, mais c'est seulement parce que je suis déjà capable de les revendiquer
en tant qu'individu.
|