La loi est un instrument paradoxal, difficile à manier, dangereux dans les mains des simplets et des maladroits, parce qu'elle agit dans le sens opposé à celui dans lequel elle frappe, étant une interdiction destinée à accroître notre liberté en société.

La loi est une sorte de commandement très général. Elle réclame l'obéissance, et obéir, c'est soumettre sa volonté à celle qui s'exprime dans le commandement, c'est-à-dire restreindre sa volonté propre pour accueillir en quelque sorte à sa place une autre volonté et la faire sienne. C'est vouloir, plutôt que ce qu'on veut immédiatement, ce que veut un autre. En vérité, je ne pourrais guère vouloir d'une volonté étrangère à la mienne si celle-ci n'était aussi déjà en partie la mienne. On ne peut me commander efficacement ce que je ne peux vouloir. La loi opère en définissant chaque fois la sphère dans laquelle je dois restreindre mon action ou ma volonté. Elle représente donc une limite à ma liberté, c'est-à-dire une forme d'interdiction de faire ce qu'elle exclut.

Toute loi peut être formulée négativement pour mettre en évidence l'interdiction qui la constitue, même lorsqu'elle paraît commander positivement une action plutôt qu'en interdire d'autres. Ainsi, la loi qui m'enjoint d'aider les personnes en danger paraît pleinement positive. Et pourtant, en réalité, elle exclut certaines de mes options lorsque je me trouve face à quelqu'un qui a besoin de mon secours pour se sauver, car, avant la loi, je peux l'aider ou demeurer indifférent et inactif, et c'est cette dernière option que la loi m'interdit, comme on le voit bien si je me fais accuser pour n'avoir pas porté le secours dû. Je peux en effet me défendre en montrant que je ne pouvais pas aider celui qui en avait besoin, voire que je ne pouvais le vouloir (par manque de présence d'esprit, par exemple), mais non pas en affirmant que j'ai choisi de faire autre chose (sauf si je peux en démontrer l'urgence plus grande dans la perspective juridique). Bref, la loi agit en restreignant les possibilités d'action ou la liberté de ceux qui y sont sujets.

Mais pourquoi me soumettrais-je à la loi si son effet était purement négatif? Il faut au contraire que l'effet de son interdiction soit positif, c'est-à-dire que la limitation de ma liberté qu'elle m'impose soit compensée par un accroissement de mes possibilités d'action résultant de cette même limitation. Si je retiens un enfant de sauter d'une falaise, je le garde en revanche en vie, ce qui lui donne bien plus de possibilités d'action que cette seule qui lui a été ôtée.

Mais, faute de considérer la loi de cette manière, pris dans l'illusion qu'elle est le moyen d'engendrer directement les actions souhaitables, comme cela peut paraître le cas quand un maître commande simplement à son valet de faire ce qu'il veut lui voir accomplir, on produit l'effet contraire, c'est-à-dire une paralysie généralisée. A l'inverse, il faut voir non seulement ce que la loi exige, non seulement ce qu'elle interdit, mais surtout la liberté qui en résulte et qui est son véritable effet pour les individus qui y sont soumis. Et c'est pourquoi il est difficile de faire de bonnes lois, et presque impossible quand on croit pour cela pouvoir se placer dans la perspective d'un maître face à ses serviteurs.