Contre ceux qui ne voient dans l'individu que l'égoïste, incapable de penser à autre chose qu'à lui-même, nous soutenons que l'autonomie de l'individu ne signifie pas une fermeture sur soi-même. Nous ne sommes pas autonomes parce que nous resterions indifférents au milieu dans lequel nous vivons, mais parce que nous manifestons au contraire notre aptitude à assimiler ce milieu et à le comprendre.

Ceux qui se plaignent de l'individualisme supposent d'habitude qu'il implique l'égoïsme ou même qu'il en est le parfait équivalent. Grave confusion! Il est bien vrai qu'il faut être un individu pour être égoïste. Mais les degrés de l'égoïsme ne vont pas de pair avec ceux de l'individualisation. L'égoïsme, c'est la tendance à ne considérer que son propre intérêt immédiat, sans être capable de prendre en considération celui des autres comme tel. Quant à l'individualisme, c'est l'intérêt pour les individus, pour leur individualisation la plus grande; et ces individus, c'est moi-même, assurément, mais les autres aussi. Et plus je les considère comme des individus, plus c'est leurs propres intérêts qui m'intéressent aussi, et plus je suis loin de l'égoïsme.

Il n'est pas question de nier que les hommes naissent égoïstes et qu'ils manifestent souvent leurs caractères individuels sous la forme de leurs prétentions égoïstes. Et si l'individualisme consistait à nous proposer de nous en tenir à notre individualité naturelle, il est vrai qu'il soutiendrait du même coup l'égoïsme. Mais ce n'est pas ce niveau d'individualisation plus rudimentaire qu'il s'agit de nous proposer comme idéal. Bien au contraire, l'individu naturel manque encore beaucoup d'individualité. Le système de son esprit est trop simple pour qu'il puisse comprendre du monde qui l'environne autre chose que ce qui convient à un petit nombre de désirs obscurs et les moyens les plus directs de l'obtenir. Quand il regarde le monde, ses pensées ne peuvent faire que des boucles relativement petites, qui reviennent vite à lui-même.

L'individualisation complexifie l'individu et le place aussi dans un rapport bien plus complexe au monde, comme à lui-même. Ses intérêts se multiplient, et les choses lui apparaissent sous une plus grande variété d'aspects, de sorte qu'il devient aussi plus curieux des choses qui n'ont qu'un rapport lointain avec ses désirs les plus primitifs, et qu'il se rend ainsi plus apte à entrer dans les intérêts des autres. D'autre part, et c'est très important, il acquiert bien davantage de moyens de se rapporter à lui-même et d'agir sur lui-même. Dans cette mesure, il peut se traiter en partie objectivement comme les choses qui lui sont extérieures, et considérer davantage les autres individus comme ses semblables et entrer ainsi mieux dans leurs vues et leurs intérêts, sans les rapporter aussitôt à certains de ses désirs qui concernent son seul avantage. Ainsi, loin que l'individualisation augmente l'égoïsme, elle le réduit.

On croit que pour brider l'égoïsme, il faut détruire autant que possible l'individualité et y substituer des principes généraux, communs à l'humanité ou plutôt aux groupes dont nous faisons partie. En soumettant l'individu à ce qui représente en lui le groupe, on espère l'en rendre plus dépendant et plus solidaire. C'est ainsi qu'on tente par l'éducation d'installer en nous une conscience morale qui n'est en réalité que la voix du groupe en nous. Et on s'évertue à lui donner la plus grande puissance, comme pour terroriser et paralyser toutes les forces individuelles qui pourraient la contredire. Cette méthode réprime bien l'égoïsme, mais au prix du développement individuel et du véritable intérêt pour les autres qu'il peut apporter. Il faut par cette méthode réduire tant les individus à ce qu'ils ont de commun et de partageable qu'ils ne sachent plus comment se satisfaire sans satisfaire également en partie les autres, quoique non pas de leur plein gré, mais par une nécessité qui leur échappe, et qui les rend extérieurement compatibles sans leur faire surmonter plus profondément leur égoïsme originel, que les esprits critiques parmi les moralistes savent bien retrouver sous les apparences du contraire.

L'idée qu'en devenant plus autonome, l'individu se sépare toujours davantage de la nature et se renferme dans une sorte de forteresse intérieure qu'on nomme sa subjectivité, montre bien qu'on ne se le représente pas autrement que sous sa forme égoïste primaire, non pas développée, mais brute. Au contraire, plus il devient autonome, plus l'individu se complexifie intérieurement, et plus il complexifie du même coup ses relations avec ce qui l'entoure, plus il les étend par conséquent et plus il s'ouvre au monde. L'un des aspects importants de son autonomie vient de ce qu'il n'est plus cantonné dans un petit espace où tout renvoie à lui en peu d'étapes, mais se répand plus loin en même temps qu'il s'agrandit, et qu'il s'assimile davantage de choses, qui ne sont plus alors pour lui étrangères comme pour un individu plus limité, de sorte que comprenant davantage, il a également davantage de possibilités de se déterminer lui-même dans son milieu.