Ils ne savent pas ce que signifie la liberté, ceux qui croient qu'il est facile d'être libre. Personne n'est libre sans s'être libéré, sans avoir conquis son autonomie, sans s'être entièrement individualisé. Ce n'est pas être libre que de suivre simplement ses caprices.

On croit généralement qu'il suffit de laisser aux gens la liberté de faire ce qu'ils veulent pour qu'ils soient libres en effet et que la société soit libre. L'erreur n'est pas dans l'idée que cette condition soit nécessaire, mais dans l'opinion qu'elle puisse suffire. S'il faut bien laisser les gens libres d'agir à leur guise, c'est pour rendre possible la liberté, ou plutôt son exercice, sans que cela suffise à rendre les gens libres pour autant, sinon en un sens faible. Laissez un enfant faire ce qu'il veut, et le voilà libre en un sens restreint; mais vous ne faites par là rien pour le rendre plus libre, bien au contraire, vous le laissez se tuer, tomber dans maints accidents et en subir des malformations qui le gêneront toute sa vie, ou devenir l'esclave de ses passions, comme on dit.

Pour être vraiment libre, il ne suffit pas de vouloir et de pouvoir faire ce que l'on veut dans l'instant, bien que cela soit indispensable aussi. C'est cette liberté qui nous paraît si facile, parce que nous sommes évidemment capables de vouloir et que, s'il n'y a pas d'obstacle à notre volonté, nous pouvons également accomplir ce que nous voulons. Mais déjà, des obstacles, nous en rencontrons sans cesse, et nous nous trouvons toujours vouloir ce que nous ne pouvons pas faire, et cela d'autant plus que nous croyons affirmer notre liberté du seul fait que nous voulons. Par suite, celui qui sait davantage vouloir ce qui est possible, plutôt que de s'épuiser à vouloir n'importe quoi (et le plus souvent l'impossible) selon ce qui le séduit immédiatement, est plus libre dans la mesure où il peut réellement faire ce qu'il veut. D'où l'on voit que l'art d'être libre a ses exigences et qu'il demande notamment l'aptitude à estimer sa propre puissance et les possibilités réelles d'action dans le monde. Et cet art est loin d'être facile.

Mais il est plus difficile encore. Car, lorsque ma volonté s'est attachée à quelque chose, il ne suffit pas que je sache abstraitement que c'est impossible pour me déterminer à l'abandonner et à vouloir plutôt autre chose. Pour me détourner de ce que je conçois comme impossible, il me faut le savoir d'une science plus forte que la simple connaissance abstraite, il me faut m'en convaincre réellement et en sentir intimement l'impossibilité. Sinon, je continue à le vouloir malgré moi. Car il n'est pas si simple de vouloir qu'on ne l'imagine d'habitude, trompé par l'idée que notre volonté est entièrement à notre disposition. Même si notre volonté nous exprime, et pour cette raison justement, nous ne pouvons en changer à notre gré, par un simple désir d'en changer, si ce désir ne trouve ses racines dans tout ce que nous sommes. Bref, pour parvenir à modifier le cours de notre volonté, son régime, il nous faut nous modifier nous-mêmes, ce qui est fort difficile.

Si je veux être libre de manière conséquente, c'est-à-dire vraiment libre, il me faut donc vouloir ce que je peux accomplir, et pour cela vouloir me rendre apte à le vouloir. Il s'ensuit que ma liberté implique une réflexion sur ce que je suis et ce que je peux vouloir être, ainsi qu'une réelle transformation de moi-même. En effet, je suis plus libre si non seulement je peux ce que je veux, mais si de plus, après avoir agi, je peux encore ce que je veux. Autrement dit, je veux pouvoir vouloir de telle sorte que je n'en vienne pas à ne plus vouloir ce que j'ai voulu parce que mes actions précédentes m'entraîneraient dans une situation contraire à ma liberté. En revanche, si je veux et agis de telle façon que je puisse toujours conserver ma liberté et continuer à vouloir et à agir selon moi, alors je suis devenu réellement autonome dans cette mesure, et je me suis individualisé aussi pleinement que je le pouvais. Ce développement par lequel je deviens libre, c'est ce que je nomme la culture, et qui est loin de nous être donné naturellement.