Dans les sociétés individualistes, nous n'éduquerons pas comme aujourd'hui les gens afin qu'ils puissent avant tout remplir une fonction sociale et se soumettre à l'ordre social, nous ne chercherons pas à en faire d'abord des professionnels, et de simples agents de l'ordre économique, mais nous les éduquerons en priorité pour leur permettre de se développer comme individus et de devenir plus libres.

La morale dominante, depuis assez longtemps déjà, veut que notre valeur se définisse à partir de la société, c'est-à-dire comme la valeur que nous avons pour la société en général, et que tout ce que nous faisons doive se justifier par sa pertinence sociale, sous une forme ou l'autre. De nos jours, on se plaint certes beaucoup de l'égoïsme des gens, de leur tendance à fuir leurs responsabilités politiques, professionnelles et sociales, à se retirer dans la vie privée pour y jouir de plaisirs non partagés avec la société. Est-il bien vrai qu'on puisse observer cette tendance? Ce qui me frappe davantage, c'est l'insistance de ce type de discours, qui manifeste, lui, très évidemment la forte présence de cette morale selon laquelle nous devrions tenir pour rien notre vie lorsqu'elle n'est pas consacrée au bien présumé de la société. Et, dans la mesure où un repli vers la vie privée est observable, à quel point est-il dû précisément à une réaction de défense face à l'accentuation des pressions de la société pour faire valoir ses exigences tyranniques sur les individus?

Mais que chacun examine par lui-même la situation et mesure l'insistance avec laquelle la société réclame de lui son service et la conformité de ses actions, de ses pensées, de ses sentiments avec ceux de sa société. Qu'il examine ensuite l'évolution de la pédagogie et des programmes des écoles. Ne verra-t-il pas là un souci toujours plus grand d'adapter l'individu à la vie sociale, et une négligence croissante de tout ce qui permet à l'individu de se rendre plus autonome et de développer sa propre individualité? Il y a quelque temps encore, on formait les élèves à lire ce qu'on jugeait être la grande littérature, on leur faisait passer un temps considérable à apprendre des choses aussi inutiles pour leur vie professionnelle que le latin, en arguant que cette langue était nécessaire à une formation aux humanités, c'est-à-dire à la compréhension des plus hauts modèles de la culture. Tout cela a été peu à peu abandonné sous prétexte que, précisément, une telle culture était inutile, c'est-à-dire sans utilité pour la future vie professionnelle des élèves. Il valait mieux qu'ils apprennent les langues commerciales, comme l'anglais ou l'espagnol, et cela non pas pour avoir accès à la grande littérature écrite dans ces langues, car on s'est mis à concentrer même l'apprentissage de la langue maternelle sur ses usages les plus quotidiens, les plus directement utiles pour la vie professionnelle, quoique sans presque aucun intérêt pour la culture personnelle. Et on pourrait faire le tour des branches enseignées et des méthodes utilisées pour montrer cette évolution.

Cet argument de la nécessité de tenir le plus grand compte de l'utilité pratique, c'est-à-dire de l'utilité sociale, commerciale, dans l'enseignement, est typique de la morale de la soumission de l'individu à la société, alors que son adaptation devient le but premier de l'éducation. C'est la totalité sociale à laquelle appartient l'individu qui constitue le point de référence pour la formation des parties; bref, par opposition à l'individualisme, qui fait de la société l'instrument des individus, c'est le totalitarisme qui s'impose toujours plus, et qui inspire toujours davantage l'éducation. Il s'agit certes d'un totalitarisme relativement doux dans ses formes extérieures, par opposition aux totalitarismes plus durs qu'a connus le XXe siècle, ce qui lui permet de mieux se déguiser; mais s'il peut se donner le luxe de renoncer à la sévérité dans son allure, c'est parce qu'il a trouvé les moyens d'agir plus en profondeur, de l'intérieur pour ainsi dire.

L'individualiste vise à renverser cette tendance si néfaste pour sa liberté. Certes il ne cherche pas à éliminer toute formation professionnelle, mais à la subordonner clairement à la culture de l'individu en vue de lui-même.