Pour nous qui voulons la plus grande liberté, comme condition de notre existence la plus individuelle possible, toute loi qui sacrifie une liberté pour une commodité non indispensable est mauvaise.

Si parmi les hommes la liberté est importante, c'est parce que notre nature ne nous fixe pas une voie unique pour parvenir à survivre et pour atteindre à la plus grande satisfaction ou au bonheur. Au contraire, les différences individuelles de nos constitutions sont naturellement si marquées que non seulement elles permettent des comportements très différents d'un homme à l'autre, mais que nos diverses constitutions présentent ainsi, outre les besoins les plus communs, d'autres besoins plus singuliers et surtout quantité de désirs particuliers. Si l'on ajoute la capacité que nous avons par notre imagination de multiplier ces désirs, de les incliner en divers sens, il devient évident que tout ce qui satisfait l'un d'entre nous ne satisfera pas d'autres. En outre, nous ne nous contentons pas de vivre dans le cadre d'une nature qui nous serait fixée à notre naissance, mais nous la modifions, et sommes, à des degrés divers, poussés à chercher ce que nous voulons devenir, et à prendre en charge notre propre individualisation.

Qu'on vous force à vivre très précisément selon ce qui convient à un autre, et vous voilà, selon votre caractère, gêné, insatisfait ou franchement malheureux. Quoi d'étonnant, si vos désirs ne sont pas ceux de cet autre, même si vous en partagez plus ou moins certains? Mais si chacun sent bien cela quand on veut le contraindre à prendre le mode de vie d'un autre, la plupart pourtant tendent à juger que tout le monde gagnerait à vivre à leur façon. Ce qui ne nous surprendra pas si nous songeons que, chez nous, notre manière de vivre a été réfléchie, et que nous nous sommes formés en partie nous-mêmes pour atteindre la condition que nous jugeons finalement satisfaisante. Nous tendons ainsi à généraliser notre expérience et nos raisonnements et à croire que si les autres prenaient le même chemin que nous, ils arriveraient également à ce même lieu qui nous convient, sans songer alors qu'ils diffèrent déjà trop de nous au départ pour que la réforme que nous leur demandons soit équivalente à la nôtre, et pour que la satisfaction que nous en retirons soit également la leur.

Ce type de généralisation morale abusive se retrouve dans la plupart des morales qui ont généralement cours dans toutes sociétés. Et lorsque le chemin proposé convient plus ou moins à une bonne partie des gens, on imagine qu'il doit donc valoir pour tous. Pour nous, individualistes, qui avons un grand besoin de liberté, parce que nous sentons que les buts communs qu'on veut nous fixer ne conviennent pas à notre constitution, parce que, parmi nos désirs, il y a celui de découvrir des manières d'être bien plus satisfaisantes que celles qui règnent autour de nous, la société n'aurait guère de valeur si elle devait supprimer notre liberté et réduire nos possibilités de nous individualiser.

Pour ceux qui partagent certains besoins et les considèrent comme communs aux hommes, il est tentant de vouloir en imposer la satisfaction à tous. Et le plus simple pour y arriver est d'assurer à tous les commodités correspondantes par la loi. Dans la mesure où un tel procédé diminue la liberté de ceux qui voient et sentent autrement, il empêche leur individualisation et les soumet à une forme de tyrannie. A nos yeux, la loi doit assurer la plus grande liberté possible, et non la plus grande commodité pour ceux qui partagent un même ensemble particulier de besoins ou de désirs. En d'autres termes, il faut concevoir la loi du point de vue de la culture plus que de celui de l'économie, ce qui n'est guère le cas dans la plupart des pays, même de ceux qu'on dit à tort individualistes.