Nous, individualistes, nous affirmons la primauté de l’individu en tant que l’autorité ultime pour juger de tout ce qui le concerne.

Il est banal à première vue d'affirmer que chacun est responsable de soi-même, c'est-à-dire qu'il a l'autorité pour décider de ses actions, pour juger de ce qu'il lui convient de faire dans sa situation. Mais cette responsabilité peut être accordée, de l'avis de plusieurs, sans qu'il s'ensuive que chacun ait une autorité ultime pour juger de ce qui le touche. En effet, la responsabilité, dira-t-on, n'est-elle pas aussi l'obligation de répondre de ses actes devant un tribunal supérieur, qui a l'autorité ultime pour en juger? Et dans ce cas, c'est ce tribunal qui décide en dernier ressort de ce qu'est le bien et le mal pour chacun.

Si l'on pense par de telles constatations montrer que l'individu est dans une sorte de dépendance originaire d'instances supérieures à lui, qui seules peuvent lui dicter ce qu'il lui convient de faire et de penser, on se trompe fort. Car la responsabilité, dans la mesure où elle exige la capacité de répondre de ses propres actions, n'implique pas du tout que le tribunal devant lequel le responsable doit répondre doive lui être étranger. Répondre de ce que je fais, c'est en donner des raisons et chercher à justifier mes actes par la force de ces raisons. Il faut donc qu'il y ait un juge raisonnable pour les estimer. Or rien n'interdit que ce juge ne soit en tout premier lieu moi-même, voire il le faut pour que je sois capable de trouver ces raisons, c'est-à-dire de les évaluer comme raisonnables. Pour pouvoir être responsable, il suffit donc que je puisse m'expliquer ma conduite et que je veuille agir de manière raisonnable à mes propres yeux.

Est-ce à dire qu'il ne doive pas m'importer de paraître raisonnable également aux yeux des autres? Loin de là. Mais c'est encore moi qui suis responsable de choisir ceux que j'estime de bons juges, et de ne pas me fier à ceux qui n'en sont pas. Quand je veux répondre de mes actions devant des tribunaux extérieurs à celui de ma seule raison, c'est donc encore moi qui les choisis et leur attribue la capacité de me juger. Sinon, si je leur suis livré de force, alors je ne me sens justement pas responsable devant eux et je ne fais que subir leur jugement comme une fatalité.

L'idée de responsabilité implique en premier lieu que je sois un agent relativement libre, c'est-à-dire une cause raisonnable d'une partie de ses effets, de ceux qu'on m'attribue justement comme mes propres actions. Bref, il faut que mes actions dépendent de mes décisions, c'est-à-dire du jugement que je porte sur ce que je désire faire, et que je sois capable de juger de manière suffisamment autonome pour pouvoir rendre raison de mes décisions. Seul peut donc être responsable un individu capable de prendre des décisions en fonction de sa propre aptitude à juger raisonnablement des situations et de ce qu'il lui importe de faire.

Mais, insistera-t-on, cet individu n'est-il pas dépendant d'autre chose que lui-même, en tant qu'il se soumet justement à la raison? Et n'est-il donc pas normal qu'on veuille le soumettre à l'ordre rationnel qui le dépasse, au lieu de lui accorder le droit de se poser comme sa propre autorité?

Et d'où tirez-vous que cette raison par laquelle il juge lui-même de ses actions doive lui être étrangère? Est-ce parce que ce qui est raisonnable semble commun aux hommes? Mais la vision de mes yeux n'est-elle pas aussi bien semblable à celle des autres, sans qu'il me faille, pour voir, me référer à une quelconque vision étrangère à la mienne, et m'y soumettre? et sans non plus qu'il me soit interdit, profitant de cette forte analogie, de me servir des yeux des autres pour prolonger en quelque sorte ma propre vision? Ainsi, mon jugement peut se fortifier de celui des autres, s'éduquer à ce contact, s'y pervertir éventuellement, il reste toutefois mon autorité pour agir tant que je suis capable de me conduire par lui et d'être par là responsable.

On peut bien me rappeler, fort inutilement, que l'individu n'existe pas à l'état isolé, qu'il fait partie de groupes sociaux, d'une ou plusieurs cultures, d'un milieu naturel, et ainsi de suite, pour en conclure qu'il ne peut donc pas être une autorité ultime, n'étant pas vraiment libre ou indépendant. Fort inutilement, dis-je, parce qu'il va de soi que l'individu n'est pas un être isolé, totalement indépendant, hors de la nature; ce que je me garderais bien de soutenir, bien sûr. Je constate seulement que, si on lui accorde une quelconque responsabilité, on lui attribue par là une certaine capacité de se justifier, et donc une certaine autonomie à l'intérieur du réseau des dépendances naturelles et sociales dans lesquelles il existe, et cela suffit à faire de lui un principe de justification de ses propres actions. Car ces actions, avons-nous vu, sont celles dont on lui attribue justement la responsabilité, et par conséquent l'autorité.