Hiver 1998
Annonce
Notre tradition
philosophique a généralement opposé la raison aux passions, en
attribuant à ces dernières un rôle perturbateur tant dans le domaine de
la connaissance que dans celui de l’action. Il en résulte un idéal
largement répandu d’une attitude scientifique objective délivrée de
l’influence des émotions, ainsi que d’une attitude morale dans laquelle
l’homme raisonnable a maîtrisé ses passions pour ne plus les laisser
influencer ses décisions et ses actes. D’un autre côté, on a pu
critiquer cet idéal comme illusoire : ni la science ne peut être
véritablement neutre, ni la réflexion morale, ni l’action ne peuvent
exister sans le dynamisme passionnel.
En abordant la
réflexion sur les passions chez quelques philosophes, il s’agira
d’essayer de comprendre mieux ce rapport entre la raison et les
passions, afin de voir dans quelle mesure il est ou non essentiel et
quelles sont ses conséquences pour la conception de la raison elle-même.
Nous aborderons les ouvrages
suivants :
Descartes, Les passions de l’âme
Spinoza, l’Éthique
(particulièrement la 3e partie)
Hume, Traité de la nature humaine
(2e livre), et Dissertation sur les passions
Introduction
1. Thème
Le thème de ce
séminaire est la question du rapport entre la philosophie et les
passions. En effet, la philosophie se rapporte de manière essentielle à
la raison, en tant qu’elle est d’une part science autonome,
c’est-à-dire connaissance fondée sur les facultés naturelles de
l’homme, et prétendant à une certaine forme d’objectivité, celle qui
correspond à la capacité discursive, c’est-à-dire à l’activité
rationnelle. D’autre part, en tant que recherche de la sagesse, la
philosophie se conçoit également comme une forme de connaissance dont
la portée est pratique, et qui conduit à un mode de comportement fondé
sur la reconnaissance du vrai. Cette manière de se comporter qui
correspond à la sagesse se définit donc également par rapport à la
raison. En effet, le comportement du sage se distingue par le fait
qu’il peut se justifier rationnellement, non seulement face aux autres,
mais également dans l’esprit de chacun, de manière immanente. Le sage
ou le philosophe est celui qui s’est résolu à se gouverner selon sa
raison, aussi bien dans le monde des idées que dans la réalité. Au
contraire de la raison, les passions représentent les impulsions
primitives, qui ne reconnaissent pas l’ordre rationnel, mais relèvent
d’une sorte de désordre naturel où les forces vitales s’expriment de
manière anarchique, même si elles obéissent peut-être à des lois
naturelles. Par conséquent, les passions représentent d’abord le milieu
de la vie non philosophique, éloignée à la fois de la connaissance de
la vérité et de la cohérence du comportement qui caractérisent le sage.
Par rapport à l’entreprise du philosophe, les passions apparaissent
donc comme un élément perturbateur, comme des forces à dominer ou,
éventuellement, à détruire. Il semble donc y avoir un intérêt pour le
philosophe à connaître ces forces pour ainsi dire ennemies, de manière
à les soumettre à la raison, déjà par la connaissance, et ensuite dans
la pratique. Mais comment peut-on aborder rationnellement ce qui semble
être l’opposé même de la raison ?
Comme on le voit la
question des passions est l’une de celles où la philosophie se trouve
amenée à réfléchir à ce qui la nie, à ce contre quoi elle doit lutter
pour se poser, à ce qui constitue donc son opposé. Dans la mesure où
elle se définit par rapport à la raison, non seulement en tant qu’elle
use de la raison, mais encore en tant qu’elle se rapporte
rationnellement à la raison, elle se trouve nécessairement confrontée à
ce qui s’oppose à la raison ou à ce qui lui reste étranger. En effet,
la philosophie ne trouve pas la raison toute donnée, déjà accomplie et
parfaitement définie, de telle manière qu’elle n’aurait qu’à s’en
saisir ou à s’y soumettre, comme si elle était une voix qui pouvait
parler sans l’action du philosophe et qu’il lui suffise d’écouter. En
tant que la connaissance ou la sagesse n’est pas donnée, mais qu’elle
doit être cherchée, et cela de manière autonome, il se pose pour le
philosophe la question de la définition de la raison elle-même, et par
conséquent de sa délimitation. Or les limites de la raison apparaissent
sur le fond de ce qui n’est pas elle. Ce fond peut apparaître sous
différentes figures, telles que celles de la réalité brute, de
l’imagination, de la foi, ou, justement, celle des passions. Mais si
c’est par confrontation entre la raison et ce qui n’est plus elle que
la philosophie peut se poser, alors, en tant que les passions sont des
forces qui s’exercent en nous et qui tendent à contredire la raison,
c’est aussi à travers une sorte de lutte contre elles, semble-t-il, que
la raison doit se définir et dessiner elle-même ses limites.
Par conséquent, dans
l’effort pour distinguer la raison des passions et établir entre elles
une frontière, c’est bien la question de la définition de la
philosophie elle-même qui se pose, dans la mesure où l’activité
philosophique est rationnelle et implique cette séparation.
2. Position du problème
On dit que la
philosophie peut s’exercer à propos de n’importe quel objet, et c’est
probablement vrai. Mais on constate pourtant qu’elle a des objets
privilégiés. Et parmi ceux-ci, les passions, bien que souvent elles ne
soient considérées que dans un cadre plus général, principalement dans
les réflexions de caractère moral. Pourquoi les philosophes
s’intéressent-ils donc aux passions ? Si l’on en croit l’opinion
commune, c’est pour s’en libérer. Et cette opinion n’est pas seulement
celle de ceux qui n’ont qu’une idée extérieure de la philosophie, mais
également celle de beaucoup de ceux qui pratiquent cette discipline.
Les moralistes utilisent souvent l’image d’une lutte entre la raison et
les passions, qui représente la lutte du bien et du mal en nous. On se
représente alors la vie morale comme une guerre constante entre une
faculté bonne, la raison, et des tendances mauvaises, les passions, les
deux partis du bien et du mal cherchant à convaincre ou à séduire notre
volonté. Il va de soi, dans cette représentation, que l’attitude morale
consiste à n’écouter si possible que la raison, qui donne toujours les
meilleurs conseils, de la renforcer en soi, de la rendre aussi active
que possible, tandis qu’on cherche de l’autre côté à faire taire les
passions et à les affaiblir pour les soumettre au gouvernement de la
raison. Dans cette perspective, l’opposition de la raison et des
passions est donc celle qu’on peut se représenter entre les facultés du
bien et du mal. Et de nombreuses morales, différentes entre elles,
partagent ce point commun qu’elles se représentent la vie morale sous
la forme d’une telle lutte entre la raison et les passions, dans
laquelle l’enjeu est la soumission de l’une des facultés à l’autre, et,
selon l’issue de la lutte, la victoire du bien ou du mal en nous.
Être moral revient
donc principalement à être raisonnable, tandis que tout abandon aux
passions éloigne de la voie droite et juste. Or, que cette morale de la
raison soit fondamentalement celle de la philosophie, cela se voit à
plusieurs caractéristiques. D’abord, le choix de la raison comme
faculté directrice est généralement celui qui fonde justement la
philosophie. Par opposition aux autres, le philosophe est celui qui lie
connaissance et action, et qui, par conséquent, cherche des
justifications rationnelles à tout ce qu’il fait. Il est celui qui se
voue à la critique, qui accepte de tout remettre en question, qui fait
de la discussion argumentée le mode de rapport principal entre les
hommes, et même de l’individu avec lui-même. Bref, puisque la critique,
l’examen de toutes choses, la discussion soumise aux règles de la
logique sont des caractéristiques de la raison, le choix de la raison
est celui de la philosophie aussi bien. En outre, le terme de passion
indique un autre aspect de cette lutte, qui permet de voir comment
l’image est liée avec celle de la philosophie. En effet, le terme par
lequel nous désignons les passions met en évidence la passivité qui
leur est liée. Cela ne veut pas dire évidemment que les passions
elles-mêmes ne soient pas actives, car dans ce cas, elles ne pourraient
entreprendre une lutte contre la raison, ni la mettre en danger. Il
faut comprendre que les passions sont nos passions, c’est-à-dire que
c’est l’homme sujet aux passions qui est passif en elles. Et s’il est
passif, c’est parce que, dans les passions, quelque chose d’étranger à
lui agit en lui. Peu importe quelle est la chose extérieure qui est
censée agir en l’homme dans les passions, il reste que, emporté par les
passions, l’individu n’est plus tout à fait lui-même, mais qu’il est
soumis à des forces qui lui échappent ultimement. C’est ainsi qu’on dit
de quelqu’un qui agit sous un fort accès passionnel qu’il est hors de
lui. C’est ainsi aussi qu’on dit de ceux qui font des passions les
principes de leur conduite qu’ils sont les esclaves de leurs passions.
En revanche, la raison est considérée comme la caractéristique
essentielle de l’homme, en tant qu’il est l’animal raisonnable, et par
conséquent, elle est ce en quoi l’homme est chez lui. Et comme dans la
raison, l’homme se retrouve, c’est le lieu de son autonomie, où il
s’entretient avec lui-même, de manière intime, sans avoir à consulter
la nature, comme s’il pouvait se retirer dans sa raison comme dans un
monde à part, à l’écart des forces extérieures, pour n’obéir qu’à sa
propre logique. Or la philosophie est la recherche de la sagesse, dans
laquelle, par la connaissance, et notamment la connaissance de soi,
l’homme parvient à l’autonomie et au bonheur qui y est lié. Telle est
l’idée commune de la philosophie et de son rapport aux passions et à la
raison.
Selon cette vue, dans
laquelle le philosophe, se confiant à la raison et la fortifiant,
devient autonome et réalise son essence ou sa liberté, en se dégageant
des forces qui le soumettent aux turbulences extérieures et, par
conséquent, à un ordre qui n’est pas véritablement humain, il semble
qu’il y ait une ligne de démarcation nette entre les passions et la
raison. En quelque sorte, la lutte morale entre ces deux forces en nous
ne serait qu’une affaire pratique, ou du moins telle que la pratique y
joue le premier rôle, tandis que les questions de connaissance y
seraient réduites à un rôle subsidiaire, adjuvant. En effet, s’il est
utile dans cette conception de connaître les passions, ce n’est pas
parce qu’on ne sait pas les reconnaître en les distinguant de la
raison, mais parce qu’il est utile de les connaître mieux pour les
déjouer. Nous serions dans la situation d’une guerre habituelle, où
l’ennemi est repéré, et où il ne se confond pas du tout avec les
alliés, mais où il reste utile de le connaître mieux pour savoir
quelles stratégies il est susceptible de mettre en œuvre et pour les
contrecarrer. La connaissance des passions — déjà reconnues et situées
dans un cadre bien déterminé, du moins dans des frontières qui les
mettent clairement à l’extérieur de la raison — apparaît donc comme un
approfondissement d’une sorte de connaissance essentielle que nous
avons d’elles, plutôt que comme la recherche de ce que pourrait être
leur essence en général. Et, comme les passions sont posées justement à
l’extérieur de la raison, qui est la faculté chargée à la fois de leur
faire la guerre et de mener l’enquête plus approfondie sur elles pour
les déjouer, on peut même dire que cette connaissance des passions se
présente aussitôt comme objective, en tant qu’elles apparaissent comme
des objets placés en face de la raison, voire opposés à elle.
Si tel était le cas,
la question des passions pourrait rester intéressante peut-être pour le
philosophe, en tant que leur connaissance fait partie de ses moyens de
se libérer plus efficacement des obstacles à la réalisation pour
l’homme de l’idéal d’une vie autonome et libre. Mais, plus
fondamentalement, l’existence des passions ne remettrait pas en
question la philosophie. Elle représenterait un obstacle pratique à
surmonter, mais pas une réalité qui mettrait en question la raison en
elle-même. En effet, en principe, la raison serait déjà posée dans son
autonomie, elle coïnciderait avec son essence, même si elle devait
encore réaliser pratiquement cette autonomie dans les philosophes
particuliers. Autrement dit, du point de vue de la pure connaissance,
en soi, ou en droit, les passions n’affecteraient pas la raison, même
si elles pouvaient l’empêcher en fait, de manière contingente, de se
réfléchir dans sa pure essence. On pourrait même admettre que le
problème ne soit pas que moral, et qu’il concerne aussi la connaissance
dans une certaine mesure, justement dans la mesure où la connaissance
est également une affaire pratique. Mais ce serait comme dans le cas
d’un calcul arithmétique un peu complexe. Là aussi, en principe, le
domaine du calcul est déjà donné, autonome, et en droit la solution de
l’opération subsiste déjà, même si je n’ai pas encore terminé le
calcul. Mais ici aussi, dans les faits, des circonstances extérieures,
parfaitement étrangères à l’arithmétique, peuvent m’empêcher de
terminer le calcul, ou me conduire à y commettre des erreurs (comme si,
par exemple, je dois faire le calcul dans une situation où je suis
constamment dérangé par des gens auxquels il me faut répondre). Mais on
ne considérera pas que ces obstacles contingents à l’effectuation du
calcul en remettent en question les principes. La situation serait
peut-être un peu différente si la vie humaine était telle que personne
n’ait jamais l’occasion de calculer dans d’autres circonstances que
celles dans lesquelles il est conduit à faire des fautes de calcul.
Mais, même là, ou bien nous ne saurions pas ce que signifie vraiment
calculer, et l’arithmétique nous paraîtrait une science très peu sûre,
ou bien nous en reconnaîtrions la certitude de principe, et alors nous
la distinguerions nettement des obstacles qui nous la font manquer dans
la pratique.
Notons que, dans le
premier cas, celui où nous n’aurions pas l’expérience de calculs
effectués dans le calme, et répétés dans ces conditions, de manière à
voir comment la solution se confirme à chaque fois, il nous serait
justement impossible de savoir dans quelle mesure le calcul lui-même
n’est pas dépendant en partie des événements extérieurs qui viennent le
troubler. Et par conséquent, s’il était vrai que les passions nous
affectent toujours, et nous empêchent donc toujours de nous retrouver
dans un état de pure réflexion rationnelle, il devrait nous paraître
également impossible d’affirmer que la raison peut vraiment se dégager
des passions pour se développer en elle-même, de manière autonome. Et
par conséquent, on peut se demander déjà si l’idée de la lutte entre la
raison et les passions n’a pas quelque chose de contradictoire,
lorsqu’on insiste pour dire qu’elle n’a pas de terme, que tous les
hommes y restent pris, excepté peut-être quelques rares sages, qu’on
connaîtrait selon des traditions elles-mêmes assez incertaines. Car de
toute manière toutes les traditions de ce genre ont un élément
important d’incertitude, comme toutes les connaissances de caractère
historique, dont la caractéristique est justement qu’elles ne sont pas
purement rationnelles comme les mathématiques, mais très dépendantes de
toutes sortes de contingences. Si le philosophe devait donc commencer à
croire à la raison sur la foi d’histoires que la raison ne peut pas
authentifier, il se trouverait dès le départ entraîné hors de cette
raison dont il veut faire son propre principe. Et l’on voit que, de ce
point de vue, même l’idée d’une lutte perpétuelle, constitutive de
notre vie morale, entre deux facultés distinctes, finit par mettre en
doute la capacité que nous supposons à la raison de représenter pour
nous le lieu d’une autonomie possible, aussi bien en ce qui concerne la
morale que la connaissance.
Mais précisément
l’idée d’une telle lutte entre deux adversaires nettement distingués
est contestable en elle-même. Car en général les philosophes ne disent
pas simplement que nous n’arrivons pas à trouver la paix intérieure
parce que nous sommes dominés par les passions, et qu’il n’y a là qu’un
problème pratique pour dégager ce qui dans notre être est déjà
clairement reconnu comme devant constituer notre essence la plus
intime, notre liberté et notre autonomie. Nous avons remarqué au
contraire comment la philosophie était à la fois une entreprise de
connaissance et de transformation pratique de celui qui recherche
l’état de sagesse. Le soi que nous devons atteindre, il ne nous est pas
d’abord révélé dans sa pureté, comme une idée dont nous n’aurions plus
qu’à chercher la réalisation. Au contraire, la libération que cherche
le philosophe est essentiellement prise dans la tentative de connaître
elle-même. Plus encore, certains peuvent penser que la connaissance, ou
la vraie reconnaissance de ce que nous sommes vraiment, la vraie
réflexion intellectuelle, est déjà l’état pratique de sagesse, et que
toutes les actions extérieures ne sont plus des moyens d’y parvenir,
mais des expressions mêmes de cette sagesse qui a été découverte. Dans
ce cas, les passions sont importantes d’abord parce qu’elles sont des
obstacles à la connaissance elle-même. Et s’il faut se dégager des
passions pour connaître, alors il faut aussi se dégager des passions
pour savoir reconnaître les passions comme passions et la raison comme
raison, bref, pour devenir capable de tracer la véritable distinction
entre les passions et la raison. On voit que, si, au lieu de révéler
leur distinction au regard naïf, les passions et la raison commencent
par se confondre, si bien que ce n’est que par une illusion qu’on croit
pouvoir les distinguer immédiatement, alors l’existence des passions
représente bien une mise en question de la philosophie elle-même. Car
comment savoir si cette idée d’une raison purifiée n’est pas toujours
illusoire, tant que nous ne l’avons pas réalisée ?
Si les passions
pouvaient être clairement étrangères à la raison, le problème moral
figuré par la lutte entre la raison et les passions serait déjà
largement résolu, et sans grand intérêt philosophique, du moins sans
grand intérêt pour la question de la définition de la philosophie et
des limites de la raison. Mais quelles raisons avons-nous de croire que
les choses ne soient pas aussi simples ?
Il faut remarquer déjà
que, si nous pouvons dire en un certain sens que les passions nous sont
étrangères, ce n’est pas au sens où les choses physiques nous le sont.
Nous l’avons dit, si les passions sont des éléments de passivité, ce
n’est pas en elles-mêmes, mais en tant qu’elles sont bien nos passions.
Or précisément, ce n’est que d’une manière très relative qu’elles
représentent notre passivité, puisque, la plupart du temps, nous
agissons justement poussés par elles. A première vue, les passions sont
donc plutôt nos ressorts, et donc des principes d’activité en nous. Et
nous vivons d’abord nos passions comme étant nos propres manières
d’être. Loin que je me sente généralement étranger à mes passions, je
me sens exister au contraire en elles, je dis « je » en
elles, et peut-être même pourrais-je dire que « moi », c’est
d’abord ce que je sens en tant que je suis une sorte de sujet commun
dans toutes mes passions. Comment donc peut-on en venir à dire que nos
passions ne sont justement pas nous ? C’est qu’il nous arrive, par
rapport à telle ou telle de nos passions, de prendre une sorte de
distance, de refuser de nous y engager, de ne pas vouloir dire
« je » en elles, comme nous le faisons couramment. Après une
colère, par exemple, il peut m’arriver de me renier, en refusant de
dire que j’étais vraiment moi dans cette colère, bien que, pourtant, la
colère me faisait probablement justement m’affirmer fortement comme
moi-même, contre tout ce qui s’opposait à ce que je ressentais comme
étant moi-même du point de vue de ma colère. Alors, plutôt que de me
renier, et de dire que je ne suis plus ce que j’étais, je pose ma
colère comme extérieure à moi : elle devient une passion. Et
parfois, quand je suis tiraillé par deux désirs — l’un de rechercher
quelque plaisir, l’autre de faire mon devoir, par exemple —, je suis
bien dans l’un et l’autre, mais il arrive que je me place d’un côté
plutôt que de l’autre dans la délibération même, ou dans une partie de
cette délibération. De ce point de vue, je me représente moi-même comme
raison, comme celui qui délibère et se dégage des deux voies possibles
pour faire le choix, et comme tiraillé par la passion, qui veut se
confondre avec moi, mais qui n’est pas pourtant vraiment moi. A ce
qu’il me semble, c’est à peu près de cette manière que nous nous
représentons concrètement comme poursuivant en nous-mêmes une sorte de
lutte entre la raison et les passions.
Mais que se passe-t-il
lorsque, par exemple dans la colère, la passion dit « je »
pour moi, et de telle manière que je suis entraîné à dire, au moins
quand elle m’emporte, « je » avec elle ? Il y a, à ce
moment, confusion entre moi et la passion, et loin que je perçoive la
passion comme une passion, j’y vois mon vrai principe d’action. De
plus, au moment où je suis en colère, je vois les choses et je les
comprends à travers la colère. La colère ne s’oppose donc pas à la
raison, en ce moment, comme une sorte de force aveugle qui
m’emporterait, en laissant hors d’elle la connaissance. Au contraire,
je crois me connaître dans ma colère, et je crois même très bien savoir
ce que je veux, quelle est la vraie situation, même s’il est possible
que je le renie ensuite. Il me faut donc avouer que la colère se
présente elle-même comme un principe de connaissance. Et si je prends
ensuite distance d’elle, c’est aussi en tant que je refuse la
perspective qu’elle m’a fait prendre, et que je conteste donc la valeur
de la connaissance que je croyais avoir en elle. Je la dénonce donc non
pas seulement comme une force qui m’aurait poussé malgré moi, mais
également comme un principe d’illusion, qui m’a donné une
représentation fausse à la fois des choses autour de moi et de
moi-même. Au moment où je suis emporté par la colère, la force de
conviction de la colère dépasse donc également celle de la raison,
c’est-à-dire celle du point de vue que je vais prendre ensuite, une
fois la colère retombée, en me dégageant d’elle. Mais qu’est-ce qui me
permet de savoir que la représentation que me donnait la colère était
illusoire, tandis que celle de la raison, qui me désillusionne, n’est
pas illusoire à son tour ? Autrement dit, ne se pourrait-il pas
qu’il y ait de la passion encore dans ce qui me paraît être la raison,
de même que je prenais comme la raison ce qui me donnait mes raisons de
me fâcher dans ma colère ? Que serait une raison totalement
dépourvue de passion, et donc purement raison ? Car s’il n’existe
pas une telle raison pure, alors il n’y a pas non plus de connaissance
dégagée des passions, et libre de toute illusion dans la mesure où nous
comprenons les passions comme des puissances d’illusion.
Le sage, au moins, qui
représente le modèle d’une vie parfaitement raisonnable, devrait être
dégagé de toute passion. Mais l’est-il ? S’il se distingue d’une
machine à calculer, c’est parce qu’il agit selon des désirs
propres : il veut être heureux ou libre ou autonome. Il ne fait
pas que raisonner, mais il attribue une valeur à la raison. Et même
s’il veut percer toutes les illusions par la raison pour atteindre un
calme intérieur parfait, où il n’y ait plus de perturbations
passionnelles, c’est encore un désir de ce calme qui le conduit. On
peut se demander au moins si, jusque dans ce modèle extrême d’un être
entièrement conduit par la raison, il ne reste pas inévitablement un
soubassement passionnel à sa conduite. Certes, il ne nommera pas ce
genre de désir passion, dans la mesure où il prétendra s’y identifier
pleinement. Mais est-il vraiment différent en cela de tous ceux qui
disent sans hésiter « je » dans leurs autres passions ?
Et si la raison du sage est encore mélangée à une passion, alors
peut-il vraiment prétendre à la vraie connaissance ? Ne se
trompe-t-il pas nécessairement, à la fois sur le monde et sur lui-même,
et n’est-il pas pris dans l’illusion à propos de ce qu’il croit savoir
de sa raison et de ses passions ? Mais alors, c’est l’entreprise
de connaître les passions qui est paradoxale en elle-même, si les
passions sont des principes d’erreur, et si elles menacent de subsister
dans la connaissance qui les prend pour objet. Et au moment où la
philosophie cherche à connaître les passions, ne doit-elle pas se
remettre justement infiniment en question dans cet acte même, où elle
tente de se dégager de ce qui n’est pas elle, et qui est pourtant
peut-être aussi à son fondement ?
Si je vous propose
l’étude de la question des passions en philosophie, c’est à cause de ce
phénomène, qui fait que la philosophie semble se remettre en question
dans l’étude qu’elle fait justement pour se définir par opposition à ce
qui n’est pas elle, au moment où elle cherche à dégager son principe,
la raison, de ce qui lui est étranger, et à établir les limites exactes
de son domaine, de son principe au moins, et se trouve prise dans la
confusion avec ce qui devrait se situer au-delà de ses propres limites.
Pour aborder cette question je vous propose d’examiner la manière dont
quelques philosophes ont étudié les passions, afin de voir dans quelle
perspective ils ont entrepris cette étude, comment ils ont
éventuellement résolu le paradoxe de la connaissance rationnelle d’un
principe d’illusion interne peut-être à nous-mêmes et à notre raison,
ou comment ils en ont tenu compte. Il se pourrait que la distinction
que nous avons supposée entre la raison et les passions ne puisse être
maintenue, et que les limites de la raison ne puissent plus se situer
où nous croyons les voir. Il se pourrait que la nature de l’entreprise
philosophique se révèle différente de ce que nous croyons communément.
Pour aborder la question, je ne vous propose pas l’étude de textes
marginaux dans la tradition philosophique, et qui pourraient passer
pour ne concernant peut-être pas vraiment la philosophie dans ce que
nous entendons classiquement par ce terme. Mais je vous invite à
aborder au contraire quelques théories des passions de philosophes
classiques, reconnus par tout historien de la philosophie.
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