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Automne
1995
Annonce
Bien que la philosophie se
distingue de la religion et de
la théologie en tant qu’elle est une enquête rationnelle, visant à se
dépouiller le plus possible des préjugés dans la recherche de la
vérité,
elle conserve des liens avec certains aspects de la connaissance ou de
l’expérience
que nous sommes portés à attribuer plutôt à la religion. C’est le cas
pour la mystique. Non seulement des philosophes du moyen âge, par
exemple,
qui trouvaient naturel de lier la philosophie à la religion ou à la
théologie, ont pensé que la philosophie aboutissait à une vision
mystique,
mais les philosophes modernes ou contemporains, plus détachés de cette
tradition, ont souvent continué à réclamer pour la philosophie quelque
vision mystique. Comment faut-il donc comprendre ce lien entre la
philosophie
et la mystique?
Il s’agira d’étudier cette
question à partir de
quelques textes de purs mystiques et surtout de philosophes, tels que
Eckhart,
Nicolas de Cues, Spinoza, Fichte, Wittgenstein ou Bataille. Plus
précisément, nous retiendrons les livres suivants :
Saint-Jean de La Croix: La montée du Carmel
Bataille: L’expérience intérieure
Wittgenstein: Tractatus logico-philosophicus
Eckhart: Traités et sermons allemands
Introduction
1. Thème
Le thème de ce séminaire est le
problème du rapport
entre la philosophie et la mystique. Au premier abord, il semble en
effet que
ces deux formes de pensée soient bien distinctes : tandis que la
philosophie semble être par essence laïque, liée aux facultés
naturelles
de l’homme, la mystique se situe plutôt du côté des religions, et
paraît
liée justement aux côtés les plus surnaturels de la religion, faisant
appel
à des facultés censées dépasser les capacités ordinaires de l’homme.
Cependant, de même qu’il y a des alliances entre la philosophie et la
religion, il en existe aussi entre la philosophie et la mystique, et
cela
étonnamment aussi chez des penseurs qui ne se rattachent pas
spécifiquement
à une religion. Le lien entre ces deux manières de penser apparemment
hétérogènes fait donc problème. Il s’agit de trouver ce que signifie
pour la philosophie sa capacité d’admettre une alliance avec un mode
de
penser qui paraît à première vue la contredire. S’agit-il d’une union
illégitime? Ou sinon, qu’y a-t-il dans la nature de la philosophie qui
puisse appeler un mode de penser qui paraît lui être d’abord étranger
ou
opposé?
Le contexte de cette question est
celui du problème des
limites de la raison. En effet, la question du rapport de la
philosophie à la
mystique est un cas du problème plus général du rapport de la raison à
ce
qui n’est pas elle et qui, par conséquent, dépasse ses limites. Ou du
moins, s’il y a deux attitudes philosophiques possibles, l’une qui
admet
un rapport avec la mystique, et une autre qui l’exclut, il se pose la
question de savoir où il faut situer les limites de la pensée
proprement
philosophique. Et à supposer que la philosophie se pose comme
essentiellement
rationnelle face à d’autres types de pensée, c’est bien la question
des
limites de la raison qui est posée ici. Il s’agira donc de nous poser
deux
questions. Premièrement, dans quelle mesure la philosophie est-elle
vraiment
définissable comme essentiellement rationnelle? ou sinon, comment
définir la
philosophie par contraste par exemple avec les pensées religieuses, si
elle
ne se trouve pas essentiellement liée à la raison, mais comporte
quelque
chose au-delà d’elle? Deuxièmement, comment comprendre la raison en
tant
qu’elle représente au moins la faculté principale, voire exclusive, à
laquelle le philosophe peut légitimement recourir dans son
argumentation? Si
ces questions sont impliquées dans celle qui concerne le rapport de la
philosophie et de la mystique, inversement, l’étude de ce dernier
rapport
est un moyen de chercher une réponse au problème des limites de la
raison.
Et je vous invite à concevoir ainsi la portée de la recherche à
laquelle je
vous convie.
De surcroît, si la philosophie
est essentiellement
rationnelle, alors, outre les questions concernant la nature de la
raison en
général, le contexte plus large de notre question est bien ici encore
celui
de l’ensemble des questions concernant la nature de la philosophie.
2. Position du problème
Il est toujours difficile de
définir des phénomènes de
nature complexe, comme la philosophie et la mystique, sans simplifier
beaucoup, au risque de les déformer. Livrons-nous toutefois à cette
simplification, en nous réservant d’introduire plus de complexité dans
nos
conceptions à mesure que le besoin s’en fera sentir. J’entendrai donc
ici
par philosophie le mode de pensée à l’œuvre dans ce que notre
tradition
retient comme appartenant à la philosophie, et de même pour la
mystique. Si
l’on cherche dans chacun des deux cas un trait commun à l’ensemble de
ces
manifestations, il semble qu’on puisse retenir sans trop de difficulté
l’importance
de la pensée discursive, argumentative — bref, rationnelle — dans la
philosophie, et au contraire une prétention de saisir la vérité
directement, au-delà de nos moyens d’appréhension naturels des objets,
que
ce soit la raison ou les sens, dans la mystique.
Ceci dit, on conçoit bien qu’il
doive exister pour le
moins une tension entre la philosophie et la mystique, chacune des
deux
prétendant atteindre la vérité par des moyens différents de ceux de
l’autre,
et apparemment incompatibles entre eux. Mais à priori, le conflit
n’est pas
inévitable, dans la mesure où il est possible d’envisager la
possibilité
de concilier la raison et les facultés surnaturelles de la mystique
dans la
recherche de la vérité. Il faut donc voir si une telle réconciliation
est
ou non possible, et ce que ou bien leur irréductibilité ou bien au
contraire
leur complémentarité signifie pour la conception de la raison et de la
philosophie. On peut envisager plusieurs conséquences pour la
définition de
la philosophie. Il se pourrait d’abord qu’il se confirme qu’elle se
limite à être un mode de pensée strictement rationnel, ou au contraire
qu’elle
peut ou doit comporter des éléments de pensée non rationnels. Dans le
premier cas, ou bien elle s’oppose irréductiblement à la mystique,
comme
la raison à l’irrationnel, c’est-à-dire comme la faculté du vrai aux
facultés de l’illusion, et alors elle prétend réfuter la position
mystique en soutenant que la recherche de la vérité implique de
s’engager
dans une voie purement rationnelle; ou bien elle se contente
d’affirmer la
valeur de l’approche purement rationnelle, sans exclure la possibilité
d’autres
voies d’accès à la vérité, et elle peut côtoyer pacifiquement la
mystique, avec même, à la limite, des collaborations extérieures et
occasionnelles. Dans le second cas, c’est la raison elle-même qui,
réduite
à elle seule, paraît insuffisante au philosophe, et appelle pour cette
raison autre chose qui la complète, de telle manière que la mystique
n’apparaîtrait
plus comme une autre voie, étrangère à la philosophie, mais comme l’un
de
ses éléments constitutifs. Et dans ce cas, c’est la prétention à s’en
tenir à la pure raison qui devrait être dénoncée par la philosophie
comme
illusoire.
Mais pour l’instant, nous avons
raisonné
abstraitement, en faisant comme si nous savions ce qu’est la raison,
alors
que le but de notre question est précisément de permettre une
meilleure
compréhension de ce qu’elle est. Il faudra donc revenir à sa
définition.
Et pour cela, il peut être utile de complexifier l’opposition directe
que
nous avons établie entre la philosophie et la mystique, en les situant
dans l’ensemble
des moyens de connaissance que nous nous attribuons. Comme nous
l’avons
déjà remarqué, la grande opposition que nous aurions tendance à
établir n’est
pas d’abord celle de la philosophie et de la mystique, mais celle de
la
philosophie en un sens large, en tant que connaissance rationnelle, et
de la
religion, en tant qu’elle fait appel à autre chose, qui, dans notre
culture, est la foi. Or on sait que, entre la philosophie et la
religion ainsi
conçues, l’histoire nous présente justement tous les degrés d’alliance
et d’opposition, la philosophie ayant pu être servante de la religion,
mais
aussi au contraire, la religion servante de la philosophie, comme
elles ont pu
s’ignorer l’une l’autre ou chercher à s’éliminer réciproquement.
Pour comprendre cette relation,
il est utile d’introduire
une nouvelle division: du côté de la philosophie, ou de la
connaissance
rationnelle, naturelle, nous pourrons distinguer la philosophie
proprement
dite des sciences au sens moderne du terme, qui en sont issues et
parfois se
sont retournées contre elle ; du côté de la religion, ou de la
connaissance surnaturelle, on peut distinguer la théologie, qui
concilie la
foi et la raison, en cherchant à introduire des explications
rationnelles
dans la révélation, même si ces explications sont conçues comme devant
s’arrêter
devant un mystère inaccessible à la raison, d’une part, et d’autre
part
la mystique, qui va droit à ce mystère et prétend y pénétrer
directement
en abandonnant derrière soi les facultés purement naturelles ou
humaines.
Dans ce nouveau tableau, il est
intéressant de remarquer
toutes les relations nouvelles qui s’établissent. Il y a sans doute
des
liens naturels entre la science et la philosophie, d’une part, et
entre la
théologie et la mystique d’autre part, qui confirment la première
division. Mais on en découvre aussi d’autres qui la brouillent. Ainsi,
la
théologie et la science peuvent s’allier contre la philosophie ; la
philosophie et la théologie, contre la science et la mystique ; la
philosophie et la mystique, contre la théologie et la science.
Examinons donc
quelques-unes de ces figures. Les liens entre la science et la
philosophie
sont trop courants et évidents pour qu’il soit utile d’y insister :
une bonne partie de la philosophie moderne les affirme nettement, et
souvent
en posant du même coup l’autonomie du couple philosophie-science par
rapport à la religion. De même, le théologien conçoit généralement la
possibilité d’une expérience mystique, même s’il peut douter qu’elle
soit entière dans cette vie terrestre et la réserver aux élus après la
mort, ou sur terre, à quelques privilégiés seuls, comme les anciens
prophètes. Inversement, de nombreux mystiques tiennent à inscrire leur
expérience dans le cadre d’une théologie. Ainsi, il est frappant de
voir l’une
des plus grandes mystiques de l’Occident, Thérèse d’Avila,
perpétuellement anxieuse de se faire rassurer par les meilleurs
théologiens
sur l’authenticité de son expérience selon les critères de la
théologie.
D’autres, au contraire, comme Angèle de Foligno, tendent à mépriser le
savoir des théologiens et à affirmer la supériorité et l’autonomie de
l’expérience
mystique par rapport au savoir des savants, de quelle sorte qu’ils
soient.
Ou encore le lien de l’expérience mystique est affirmé avec la
philosophie
à l’encontre la théologie, comme chez certains philosophes mystiques
qui
se veulent indépendants de toute religion positive, Spinoza, Nietzsche
ou
Bataille, par exemple. Quant à l’alliance entre la science et la
théologie, contre la philosophie, elle est fréquente aujourd’hui chez
les
théologiens, méfiants envers la philosophie en laquelle ils voient une
concurrente, mais disposés à s’appuyer sur les sciences ou certaines
d’entre
elles (comme presque toujours, la philologie au moins, et les sciences
historiques) pour expliquer divers aspects de la révélation. Bref,
presque
toutes les alliances paraissent possibles entre les divers modes de
connaître
distingués dans ce tableau.
Mais quelle est la raison pour
laquelle il subsiste
presque toujours une tension entre eux, qui les empêche généralement
de se
concilier tous ? Il doit y avoir en chacun un principe qui tend à
exclure celui des autres, et par conséquent à être lui-même exclusif.
Autrement dit, il paraît y avoir entre eux un conflit d’autorité.
Quelle
est donc l’autorité déterminante pour chacun de ces modes de
connaissance ? Nous avions distingué d’abord la raison et la foi, qui
sont bien des principes capables de s’exclure lorsqu’il s’agit de
savoir
laquelle a l’autorité par rapport à l’autre. Mais cela est
insuffisant,
puisqu’il peut y avoir des conflits d’autorité également entre la
science et la philosophie, ou entre la théologie et la mystique,
c’est-à-dire
à l’intérieur de la pensée rationnelle ou de la pensée religieuse. Il
faut donc déterminer plus précisément de quelle autorité propre relève
chacun de ces quatre modes de penser. Je vous propose à présent de
comprendre leur différence à partir de celle de l’autorité ultime dont
elles relèvent respectivement. Pour la science, c’est l’expérience.
Tout
ce que le savant dit doit se laisser vérifier ou falsifier par
l’expérience,
qui établit l’adéquation possible ou l’inadéquation de la théorie et
de ses objets. Certes, la raison joue un rôle important, mais
subordonné à
ce critère de l’expérience (ainsi la science se satisfait d’un
bricolage
aboutissant à de multiples petites théories partiellement cohérentes,
et
souvent incompatibles entre elles, comme le remarque avec insistance
Suppes).
Au contraire, la philosophie pose son autorité dans la seule raison,
car
même quand elle admet d’autres autorités, comme l’expérience
scientifique, par exemple, ce n’est pas directement, comme la science,
mais
à partir de raisons, qui sont elles-mêmes les résultats d’une
critique, c’est-à-dire
d’un examen rationnel de la nature de l’expérience. Il en va de même
lorsque le philosophe pose l’autorité de la foi, en tant qu’il prétend
en cela rester philosophe. Quant à la théologie, elle trouve
évidemment son
autorité dans la révélation. C’est ce que signifie la foi du
théologien : il croit que Dieu nous a révélé les vérités qu’il
veut nous faire connaître et que le chemin de la vraie connaissance
passe par
l’adoption de cette révélation, sa lecture et son interprétation.
Certes,
le théologien utilise habituellement la raison pour interpréter la
révélation, mais celle-ci n’est, comme pour le savant, qu’un moyen et
non l’autorité ultime. Quant à la mystique, elle se fie entièrement,
comme telle, à l’expérience intérieure, où l’être, la vérité ou
Dieu, lui apparaît directement, quoique peut-être de manière
ineffable.
Certes, c’est encore une forme de révélation particulière, mais,
contrairement à celle du théologien, elle n’est pas un objet
disponible
dans le monde, comme les Écritures et la tradition d’une Église, comme
un
discours perceptible par les sens, mais une lumière purement
intérieure,
sans réalité objective, bien qu’elle se manifeste comme la réalité
même.
Si l’on songe maintenant à ces
quatre autorités, on
voit que les diverses alliances possibles ne suppriment jamais la
question de
savoir sous quelle autorité les autres sont placées. Ainsi, entre la
théologie et la philosophie, la tension doit toujours subsister,
puisque
lorsque le théologien se met à philosopher, c’est sous l’autorité de
la
révélation, et donc dans son cadre, tandis que le philosophe qui fait
de la
théologie sort encore de ce cadre pour le soumettre à la critique de
la
raison, qui constitue son autorité propre. De même, le mystique risque
toujours d’entrer en conflit avec le théologien, dans la mesure où il
interprète la révélation extérieure à la lumière de son expérience
intérieure, tandis que le théologien, en tant que tel, donne la
priorité à
celle-ci. On pourrait faire des réflexions analogues sur les autres
alliances
possibles. Et l’on voit combien cette multiplicité des autorités dans
le
domaine de la connaissance engendre un problème difficile, puisqu’elle
introduit un conflit constant, qui ne peut se résoudre que par la
prédominance de l’une sur les autres.
Il est utile, pour voir l’enjeu
de ce conflit, d’examiner
plus à fond en quoi consistent ces quatre autorités, et quel est par
conséquent leur crédit. Nous avons énuméré l’expérience objective de
la science, la raison pour la philosophie, la révélation objective
pour la
théologie, et l’expérience intérieure immédiate pour la mystique.
Telles
sont les autorités immédiates. Mais quelle est l’instance qui
s’affirme
dans chacune et qui pose donc son autorité ? Dans l’expérience
scientifique, nous pouvons dire que c’est la nature en un sens large,
ou les
objets mêmes de la connaissance naturelle. L’expérience est décisive
en
science, en tant qu’elle est le lieu où se manifeste ultimement ce que
nous
voulons y connaître : c’est là que l’objet se dispose selon les
règles que nous lui attribuons, ou qu’il se rebiffe et manifeste ainsi
qu’il
ne reconnaît pas les lois que notre théorie voulait lui imposer. Dans
la
science, le savant interroge donc directement l’objet de sa
connaissance et
veut lui demander de répondre en personne, pour ainsi dire. La
révélation
extérieure est essentielle pour le théologien en tant qu’elle est le
lieu
où Dieu nous parle. En effet, Dieu n’est pas un objet de la nature,
mais le
créateur du monde, qui se tient hors de lui en même temps qu’il s’y
manifeste. C’est donc par des signes qu’on accède à lui en tant qu’on
reste pris dans le monde. Et Dieu est l’autorité ultime parce qu’il
est l’auteur
de tout, et par conséquent celui qui sait pourquoi et comment tout
existe,
bref, il représente le seul lieu véritable de la connaissance. Quant
au
mystique, c’est également Dieu ou l’être ultime des choses qu’il
découvre dans son expérience : non pas la forme des choses ou leurs
lois particulières, non pas les signes de Dieu dans les choses, mais
directement l’être absolu comme tel, hors de toutes les formes
extérieures. Or, puisque tout provient de cet être, qui est lui-même
tout,
il est l’autorité ultime, et l’expérience intérieure est le lieu où il
se manifeste.
Jusqu’à présent, nous avons
découvert les instances
qui constituent les autorités de la science, de la théologie et de la
mystique : c’est, semble-t-il, la nature et Dieu, ou les êtres
naturels et l’être surnaturel. Selon cette division, il semble que la
division première se confirme : d’un côté la connaissance naturelle,
de l’autre la connaissance surnaturelle. Il semble alors qu’il faille
simplement placer la philosophie du côté de la science, comme une
sorte de
science purement rationnelle de la nature. Mais il est un peu
difficile de
voir ce que cela signifierait. Remarquons d’abord que l’idée que
l’autorité
mystique et l’autorité théologique se confondraient ultimement en un
même
être, Dieu, quoique plausible, n’est pourtant pas nécessaire. Il se
pourrait que le Dieu nécessairement transcendant du théologien, parce
qu’il
s’exprime par des moyens qui lui sont étrangers et se refuse à toute
saisie naturelle ou immédiate, ne corresponde pas à l’être intérieur,
plus immanent que toute chose, que découvre le mystique. Dans ce cas,
il n’y
aurait pas seulement l’autorité de la nature et de la surnature, mais
trois
autorités différentes : disons la nature, Dieu au-delà du monde, et
l’être
même de toutes choses. Comment choisir à quoi me fier ? Je peux
choisir
arbitrairement. Sinon, il reste précisément encore la raison, que nous
n’avons
pas encore analysée pour en découvrir l’autorité ultime. Mais c’est
vers elle que nous tendrions à nous tourner pour lui demander de
répondre à
la question de savoir laquelle des autres autorités est la vraie. La
situation est paradoxale, parce que, dans ce cas, ou bien nous nous
soumettrions à son autorité en dernier ressort, ou bien elle se
dépouillerait elle-même de toute autorité immédiate pour se soumettre à
l’une
des trois autres, ce qui nous renverrait à l’arbitraire que nous
voulions
éviter en recourant à elle.
Comment donc comprendre la raison
en tant qu’autorité ?
Car il semble qu’il n’y ait plus de place pour une autre instance, un
autre être qui puisse répondre avec autorité à nos questions. Car la
nature répond au savant dans l’expérience, Dieu au théologien dans la
révélation, l’être absolu au mystique dans la lumière intérieure. Mais
dans la raison, qui répond ? L’ordre logique ? Mais j’ai peur
que ce ne soit qu’une abstraction, et que sinon, nous ne retombions
sur l’une
des autres instances selon que nous cherchons du côté de l’ordre de la
nature, ou de celui de l’ordre des idées dans un entendement divin.
Puisque
nous ne trouvons pas du côté de la réponse, cherchons du côté de la
question. Car chacune des voies de connaissance que nous avons
repérées se
présente comme un mode de questionnement : dans la science, il faut
interroger la nature par l’expérience, dans la théologie, interroger
Dieu
dans la lecture de sa révélation, dans l’expérience mystique,
interroger
l’être tel qu’il rayonne de l’intérieur de tout. Dans chaque cas, il y
a des méthodes différentes d’interrogation, mais qui sont largement
déterminées par ce qui est interrogé, car on n’interroge certes pas de
la
même manière les choses elles-mêmes, Dieu dans les choses qui lui
servent
de signes, ou la pure lumière immanente. En philosophie, nous avons
bien une
interrogation, mais apparemment pas de répondant qui veuille se
présenter.
Il semble que cette absence doive abolir la question. Or étrangement,
c’est
en philosophie qu’elle est le plus développée, puisqu’elle devient
mise
en question de tout, y compris des autorités des autres modes de
connaissance. Il semble donc que la question prolifère ici à vide,
sans plus
trouver de répondants et par conséquent de réponse. Le phénomène est
fort
intéressant, et je vous propose de le comprendre de la manière
suivante : la philosophie, ou plutôt la pure raison que nous lui avons
attribuée comme autorité, n’adresse pas ses questions à un autre,
comme
les autres modes de connaissance, mais elle se les adresse à
elle-même.
Autrement dit le questionneur se questionne lui-même. Mais s’il se
questionne, en tant que questionneur, il provoque en réponse d’autres
questions. Dans ce cas, la raison comme telle trouve son autonomie
dans la
mesure où elle fait indéfiniment porter les questions sur les
questions, et
se présente à elle-même comme l’autorité, non pas concernant les
réponses, mais concernant les questions mêmes. Dans ce cas, choisir la
philosophie, ce serait se fier à l’autorité de la raison, non pas
comme à
celle d’un répondant, mais comme à l’autorité de la question même.
C’est
ainsi que l’autorité de la philosophie se présente nécessairement
comme
la critique de toute autorité. Fondamentalement donc, elle ne se
concilie
définitivement avec aucune autre autorité, puisqu’elle les dépouille
sans
cesse de toute prétention à être des autorités ultimes, c’est-à-dire à
donner aux questions des réponses qui soient définitives ou hors de
toute
remise en question.
On comprend aussi que, étant
l’autorité du
questionnement lui-même, la philosophie se trouve naturellement à
quelque
degré dans les autres modes de connaissance, tels que la science et la
théologie, qui doivent élaborer une méthode de questionnement pour
accéder
à leur propre autorité. Mais précisément, ici, la raison n’a
d’autorité
que provisoire, subordonnée, jusqu’à ce que vienne la réponse attendue
de
l’autre : Dieu ou nature. En revanche, le rapport de la raison à
l’expérience
mystique est plus difficile à saisir. Car il y a un trait commun au
deux : leur extrême autonomie, ou le caractère immédiat de la
présence de l’autorité en eux. La raison n’interroge qu’elle-même, en
tant qu’autorité du questionnement ; et l’expérience mystique
n’interroge
plus mais se transforme en la réponse même, en tant que la lumière
intérieure s’y manifeste en personne, sans distance, de sorte qu’il
n’y
a plus l’espace d’une question. Par leur extrême degré d’autonomie, la
philosophie et la mystique sont naturellement parentes, et elles
s’appellent,
comme la pure question, la pure réponse. Mais comme autorités et de la
pure
question et de la pure réponse, elles se repoussent, aucune ne
laissant de
place à l’autre.
C’est pourquoi la question des
limites de la raison
trouve un lieu privilégié dans celle des rapports entre la mystique et
la
philosophie. La culture de la question comme telle ouvre tous les
discours,
toutes les possibilités de réponses, et pourtant les dépasse en même
temps
toujours dans la possibilité indéfinie de remise en question ou de
critique.
La raison peut toujours demander des raisons, mais peut-elle en
donner ?
Certes rien ne devient raison sans elle, elle est ce par quoi il y a
des
raisons. Mais comment, sous l’autorité du questionnement, la recherche
des
raisons aurait-elle une fin ? Ou donc la philosophie n’est que raison,
ou elle suppose autre chose, et alors il lui faut trouver une autorité
qui ne
laisse aucune place à la remise en question, c’est-à-dire quelque
chose
comme l’expérience mystique. Mais nous avons vu combien toutes deux
semblent également incompatibles. Comment le comprendre ? Peut-être
faut-il pour cela comprendre mieux ou autrement ce qu’est la raison.
Et j’espère
que l’étude du rapport entre mystique et philosophie chez quelques
mystiques et philosophes pourra contribuer à nous faire approcher
d’une
telle compréhension.
Gilbert Boss
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