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Sans activité économique, nous ne
pourrions pas vivre, excepté dans les très rares cas où la nature nous
fournit tout ce dont nous avons besoin au moins pour la survie. Mais l'économie
ne se limite pas à nous permettre d'exister et de subsister, elle ne se
contente pas de satisfaire nos seuls besoins nécessaires, mais elle se charge également
d'assouvir nos désirs les plus futiles
ou les plus luxueux. Et c'est la raison pour laquelle elle peut apparaître
comme suffisant au bonheur humain, ou comme pouvant y suffire si elle est
développée à un assez haut degré. Quels sont nos désirs, parmi ceux qui
peuvent trouver une réalisation, qui ne puissent être pris en charge par
l'économie? Certes, la limite est celle de ce qui est réalisable dans notre
monde, et notre désir de vie après la mort, par exemple, y échappe. Et
pourtant, même là, l'économie ne peut-elle nous fournir des doctrines
consolatrices, des rites, des substituts, bref tout ce qui peut satisfaire de
tels désirs dans notre vie concrète? Pour
tout besoin donné, il y a non pas nécessairement un objet réel qui
y correspond, mais une possibilité réelle ou plus ou moins lointaine de
l'obtenir ou de le produire par une activité que nous nommons ici économique,
et qui comprend l'invention technique appliquée à cette fin. Par conséquent,
si dans l'état présent l'économie est encore loin de répondre entièrement
à tous nos besoins, son développement nous permet d'espérer pourtant un
progrès vers le moment où chacun d'entre eux trouvera sa satisfaction
dans le développement de l'économie. Y
aura-t-il des limites à ce développement? En vérité, nous n'en savons rien,
même s'il est vraisemblable qu'il y en ait, quoique nous ne sachions où les
situer. Arrivera-t-il un moment où tous nos besoins seront
répertoriés et pris en charge par l'économie? Pour que ce soit le cas, il
faudrait que notre nature soit fixe et que de nouveaux besoins n'apparaissent
pas sans cesse. Or on peut constater que le progrès économique lui-même
semble en faire naître. Mais surtout,
nos désirs sont réflexifs. Ils ne visent pas que des objets
qui leur soient extérieurs, mais ils se retournent sur eux-mêmes. Nous pouvons
désirer nous modifier et nous transformer assez profondément pour que nos
désirs mêmes prennent d'autres formes. Ainsi, nous pouvons vouloir
développer nos goûts. Mais qu'est-ce d'autre que de transformer nos désirs et
faire que ce qui nous plaisait auparavant ne nous attire plus autant, tandis que
nous deviendrons sensibles au contraire à ce qui ne nous attirait pas
auparavant? Bref, en
développant notre goût, comme nous pouvons le faire, nous engendrons de
nouveaux désirs et nous en affaiblissons d'autres. Ce
mouvement appartient certainement à notre nature. Mais le souci de satisfaire
nos besoins est plus pressant, naturellement si l'on peut dire, que le
désir de modifier nos propres désirs. Et il n'est donc pas étonnant que ce
soit surtout là où l'économie a acquis sa propre efficacité que cette préoccupation
du perfectionnement de soi apparaisse
vraiment et engendre tous les moyens que les individus se donnent dans ce but, sous la forme de la culture.
Toutefois il faut distinguer ici
les moyens de répression que la société met en place pour transformer aussi
l'individu, mais dans le sens uniquement d'une adaptation à la vie sociale,
d'un côté, et de l'autre les instruments que se forgent les individus dans le domaine de
la culture en vue de leur développement ou de leur plus grande
individualisation.
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