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Que serait l'homme hors de toute
société? Rien évidemment. Il naît dans une famille, aussi petite
soit-elle, et la lenteur de son développement exige qu'il y passe une
partie importante de sa vie. Et les familles, réduites à leur taille
minimale, devraient mener une vie bien misérable sans entrer dans des
complexes sociaux plus grands. Que cela lui plaise ou non, qu'il soit ou non
adapté à la vie sociale, l'homme, en dehors de situations et de moments
exceptionnels, ne peut se dispenser de vivre en société et de s'adapter
donc aux exigences de la vie sociale. Dans cette mesure, ces exigences, les
lois de la société, s'imposent à lui en tant que conditions de son
existence même. Impossible donc de nier qu'elles fassent partie des
principes sur lesquels repose sa vie.
Du fait que l'homme doit s'imposer
les lois de la société pour vivre, ou que la société doit les lui
imposer pour permettre la vie de ses membres, s'ensuit-il que la société
soit une sorte de réalité supérieure à laquelle il faille soumettre en
tout l'individu? Pour chaque individu, la société se présente comme l'un
des moyens indispensables de son existence, mais c'est cette existence qui
lui importe en premier lieu, et non celle de la société, sinon en tant
qu'elle est l'une des conditions de sa propre existence. Mais pour chacun
aussi, la plupart des autres membres de la société ne lui apparaissent pas
représenter d'abord ce pour quoi la société existe, mais ce par quoi elle
existe. Autrement dit, la plupart des autres sont d'abord pour moi les
moyens par lesquels la société existe, et c'est pour cette raison qu'ils
me sont indispensables. Et par conséquent, c'est en tant que sociables
seulement que les autres individus me sont utiles et m'intéressent au
premier chef.
Selon
que j'envisage la société par rapport à moi ou par rapport à ses autres
membres, elle prend une valeur toute différente et même inverse. Dans
la première perspective, la société existe pour l'individu, tandis que
dans la seconde, c'est plutôt l'individu qui existe pour la société. Si
je reste pris dans cette manière de voir, je désire donc que la société
favorise le plus possible ma liberté, mais qu'elle limite très
fortement celle des autres pour les réduire autant qu'il se peut à leur
être social, c'est-à-dire à leur seule fonction de membres de la
société. Comment concilier ces deux positions contraires? La solution
la plus simple consiste à faire valoir la distinction sur laquelle
elles reposent. Car si je parviens à faire de la société mon instrument
et des autres les simples organes de la société, je réalise mon but. Il
suffit de me rendre maître de la société. Et l'on ne s'étonnera pas
que, quoique détestant la tyrannie des autres, beaucoup la désirent
pour eux-mêmes, sous sa forme la plus extrême ou sous des formes plus
atténuées, dans diverses formes de pouvoir collectif.
Dans ces conditions, il n'y a pas
lieu de s'étonner que l'éducation tente d'inculquer l'idée de la
supériorité entière de la société sur l'individu, puisqu'il s'agit
toujours de réduire le plus possible l'autre à sa fonction sociale, et de
rendre ainsi la société utile. Et comme l'homme en société n'est plus
l'homme de la nature, mais l'homme formé par la société, plus ou moins
bien éduqué, la morale commune, celle qu'impose la société, installe
dans les esprits le respect de la prééminence de la société sur
l'individu. Certes, beaucoup, ouvertement ou plus souvent en secret,
conservent-ils la prétention de mettre la société à leur service plus
que de se mettre au sien. Et cette résistance perpétuelle des individus
qu'on perçoit ou devine jusque sous les comportement les plus moraux en
apparence, donne lieu à une guerre continuelle dans laquelle elle se
trouve dénoncée comme égoïsme. Ceux qui sont le plus profondément
imprégnés de cette morale, et les autres même en tant qu'ils veulent
paraître moraux, défendent donc la subordination de l'individu à la
société.
Il n'est pas nécessaire, pour
arriver à ce résultat, de résoudre la question de savoir si la société
elle-même ne serait pas un individu d'ordre supérieur, doué d'une valeur
supérieure aussi par rapport à nous dans la hiérarchie des êtres. La
valeur des choses n'est jamais que la valeur que nous leur reconnaissons. Or
l'égoïsme me dit que la société vaut pour moi, et que je vaux donc
davantage qu'elle. Et un degré supérieur de développement individuel me
rend aussi plus sensible aux intérêts des autres, de sorte que je vois
alors la société comme valant non seulement pour moi, mais pour les
individus qui la composent. Faut-il faire un pas de plus et croire qu'à un
degré de développement supérieur encore de mes facultés, j'en viendrai
à percevoir les intérêts de la société comme telle et à les faire miens?
Dans une certaine mesure, mais plus lointaine, ce n'est pas impossible, sans
qu'on puisse guère imaginer comment ce sentiment propre du bien de la
société comme telle, je veux dire non pas le bien de ses membres, mais son
bien à elle, comme entité autonome, pourrait renverser la hiérarchie des
valeurs qui nous le fait subordonner au bien des individus.
Si pourtant il ne manque pas de
gens qui prétendent prendre à leur charge l'intérêt de la société
comme tel, nous avons vu que cela vient de leur éducation morale ou du fait
qu'ils en prennent prétexte pour avancer leurs propres intérêts sous ce
masque. L'individu capable de se rendre suffisamment autonome pour donner à
cette morale sa vraie place sort de l'illusion qu'elle tend à produire et
perçoit la vraie valeur de la société comme celle d'un instrument pour
les individus qui la composent.
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