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Ce n'est pas ainsi que plusieurs considèrent l'individualisme pour le
condamner. Que nous soyons des individus, certains l'admettent aisément.
Mais ils considèrent que c'est là notre nature originaire, fixe et
mauvaise. D'autres le contestent au contraire, ou du moins contestent toute
interprétation forte de cette affirmation que nous sommes des individus.
Ils ne voient dans l'individu qu'une construction historique, sociale,
relativement contingente.
Laissons ces derniers, qui ne contesteraient que le fait que nous soyons
tous des individus, puisque de toute manière, selon eux aussi, il devrait pouvoir exister des sociétés dans
lesquelles les gens ne sont des individus que dans un sens faible. Ils nous
accordent en effet que, si nous sommes des individus, ce n'est pas un état
naturel, fixe, mais pour une grande part au moins l'effet d'un
développement allant dans le sens d'une plus grande individualisation, que
cette évolution soit ou non voulue par les individus eux-mêmes.
En revanche, si la condition d'individu se réduisait à notre nature
première, il faudrait ou bien nous y tenir simplement, ou bien nous en
éloigner en nous dépouillant des caractères de l'individu en nous, ou de
certains d'entre eux. L'individualisme dans ce cas ne pourrait signifier que
cette ferme adhésion à notre nature première, et par conséquent le refus
de toute transformation qui puisse nous en éloigner, c'est-à-dire de toute
culture. Et c'est ainsi que le conçoivent la plupart de ceux qui condamnent
l'individualisme comme immoral, brut, barbare. Et c'est ainsi également que
le conçoivent ceux qui s'y réfugient pour s'éviter la peine de la
réflexion morale en se jugeant dès l'abord bons dans leur nature
originaire et dans tous les désirs qui s'y expriment. Dans cette
perspective, toute la morale doit paraître comme une lutte contre
l'individualisme ainsi conçu.
Mais, si nous sommes des individus, cela signifie-t-il que par nature
nous le soyons entièrement?
De même que les morales qui tentent de réduire l'individualité pour
nous soumettre à quelque règle générale doivent supposer que le degré
d'individualité d'un individu est variable, de même l'individualiste
reconnaît cette variabilité, pour s'efforcer, lui, d'introduire des
modifications dans le sens inverse, en renforçant notre individualité.
L'individu n'est pas en effet une sorte d'atome, indivisible, mais apte à
entrer dans diverses compositions. Il se caractérise au contraire par une
complexité interne qui peut être plus ou moins cohérente, qui se disperse
et laisse disparaître l'individu lorsque se perd la cohérence suffisante
pour le maintenir, et qui se concentre en soi et se renforce à mesure qu'il
devient plus cohérent.
Comme individus, nous sommes donc de naissance de tels systèmes
relativement cohérents, et qui évoluent, se complexifient ou se
simplifient sans perdre entièrement cette cohérence tant qu'ils
subsistent. Nous ne sommes évidemment pas seuls, ni séparés du monde, ni
isolés de nos semblables, avec lesquels nous nous trouvons au contraire
dans mille interactions constantes, et nous nous trouvons intégrés à divers
degrés dans ces systèmes de relations comme
dans d'autres systèmes plus vastes. Et c'est pourquoi le fait qu'un
individu puisse conserver sa cohérence ou la renforcer dépend de la
manière dont a lieu cette intégration. Et l'on comprend que celle-ci soit
un sujet d'attention principal pour l'individu, dans la mesure où il peut
intervenir dans la manière dont il se constitue et se maintient.
On peut alors se laisser impressionner par cette appartenance des
individus à des systèmes plus vastes et tenter de les y intégrer le plus
possible en les considérant avant tout comme des rouages de ces machines
dont ils font partie, en les simplifiant pour les adapter le plus
exclusivement possible à ce rôle. C'est une raison courante pour réprimer leur
individualité en tout ce qui contrevient à ce but. On peut également, à
l'inverse, mettre l'accent sur la complexité et la cohérence interne de
l'individu et tenter de développer celle-ci pour elle-même aussi loin que
possible, et en élaborant des modes d'intégration aux systèmes plus
vastes qui la comprennent en fonction de ce développement individuel.
C'est cette dernière visée, et non la vaine négation de l'intégration de
l'individu dans son milieu naturel et social, qui caractérise
l'individualisme.
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