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Pour l'individualiste, la société
est un moyen de développer son individualité, et elle ne vaut que dans la
mesure où elle lui permet d'accroître sa liberté concrète. Il pourrait
sembler alors que la société qu'il désire doive être anarchique,
c'est-à-dire sans gouvernement, afin de laisser aux individus la plus grande
liberté de s'associer et de se gouverner eux-mêmes à leur guise. Et si les
hommes pouvaient vivre ensemble sans contrainte, c'est bien la solution qui
conviendrait le mieux. Mais, comme ce
n'est pas le cas, il est nécessaire de soumettre les gens à un gouvernement
commun afin de protéger chacun des agressions des autres. La soumission à un
pouvoir d'État est cependant délicate, parce que la seule présence d'une
structure dans laquelle l'individu se voit soumis au pouvoir de la société
inspire l'idée opposée à l'individualisme de la prépondérance morale ultime
de la société sur l'individu, selon laquelle c'est l'individu qui est le
serviteur de la société, et non celle-ci l'instrument de l'individu. Il
s'ensuit une tendance du pouvoir à vouloir régler l'ensemble de la vie des
individus en fonction de ses propres conceptions de ce que doit être la vie de
chacun, ce qui est proprement le totalitarisme. Or
ce totalitarisme, plus ou moins accentué, représente une tendance inévitable
de toute société, non seulement de l'État, mais également des diverses
communautés dont fait partie l'individu, que ce soit la simple famille ou ces
familles plus étendues que sont les tribus, ou que ce soient les groupes dont
les fins sont plus particulières, tels que les sectes, les églises, les
partis, les maffias, les corporations, et ainsi de suite. En chacune de ces
communautés les individus ont à se battre pour défendre leur liberté contre
les tendances totalitaires liées au pouvoir même du groupe. Et il y a assez
naturellement entre eux, et avec l'État aussi, une collusion fondée sur cette
idée que l'individu leur appartient et n'a aucune réelle autonomie. Pour
aller à l'encontre de cette tendance, il s'agit donc de concevoir l'État comme
devant jouer un rôle tout opposé, en tant que l'organe de la défense de
l'individu contre les prétentions à le soumettre d'autres individus et tout
spécialement des groupes dont il peut faire partie. Il faut donc donner à
l'État ce rôle comme sa fonction essentielle et l'organiser en vue de lui
permettre de l'exercer sans basculer dans des ambitions totalitaires.
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