POINTES
1
Fadeur
de vos écrits,
braves assemblages de lettres monotones sur des claviers aux touches
molles — et non plus traces d’une pointe !
2
Ils
écrivent comme on
dessine
aujourd’hui les appareils : tout y est arrondi et amorti pour
la sécurité. Bien malhabile qui trouve encore à s’y blesser.
3
Maxime
de l’auteur à
la mode : flatter son lecteur pour en être flatté en retour.
Maxime du lecteur à la mode : flatter son auteur pour en être
flatté en retour.
4
Les
bons écrits
devraient savoir choquer ou ennuyer ceux pour qui ils ne sont pas
faits. Mais c’est ce qu’ils ratent le plus souvent.
5
Si
vous avez atteint
l’âge où l’on s’est assis pour toujours, le cœur et le
cerveau rassis, ne lisez pas ces pointes, qui ne pourront plus que
vous faire enrager, sans vous amuser ni vous corriger.
6
Nietzsche
a eu la
chance de s’éteindre avant d’avoir à vomir de son succès.
7
La
qualité d’une
pointe est d’être non pas tant vraie qu’acérée.
8
L’art
de la pointe
est aussi un art du viol.
9
Les
hommes ne sont pas
si différents des porcs ; leur constitution dépend aussi de ce
qu’ils ingurgitent — et la plupart se goinfrent de tout ce qu’on
leur jette.
10
Pourquoi
cet
acharnement de certains à grossir les supposés défauts de tels de
leurs prédécesseurs ? Ils tromperont sans doute le lecteur
naïf. Mais de plus habiles savent citer de façon à mieux taire
leurs véritables sources.
11
Plaisante
façon de
converser que ces échanges perpétuels de proverbes par lesquels on
s’assure de ne pas sortir des répertoires du sens commun. Beaucoup
n’écrivent guère autrement.
12
Quel
était cet auteur
qui voyait dans le cerveau une sorte d’estomac et prétendait
pouvoir reconnaître ceux qui avaient une mauvaise digestion
cérébrale au fait qu’ils recrachaient des morceaux entiers de
leurs lectures ? Ceux qui souffrent de ce type d’indigestion
auront peut-être déjà retrouvé la citation.
13
Pourquoi
tant de
prétendus auteurs se fatiguent-ils à plagier, alors qu’il est si
simple et si honorable aujourd’hui d’aligner les citations ?
14
Comme
le disait Borges,
au contraire de tous ces imposteurs qui s’attribuent les idées
d’autrui, je préfère attribuer les miennes à d’autres.
15
Je
voudrais qu’on
élève des statues à ceux qui, le pouvant, ne publient pourtant
rien. Les sculpteurs, il est vrai, n’auraient guère d’ouvrage.
16
Quand
on leur demande
pourquoi ils écrivent, les mauvais écrivains, comme les ivrognes et
les commères, répondent qu’ils ne peuvent pas s’en passer.
17
Quand
un artiste se met
à se répéter, on croit lui découvrir un style. Quand un
intellectuel se répète, on se met à lui supposer une pensée.
Quand un vieillard n’en finit plus de se répéter, on sait qu’il
est devenu gâteux.
18
Comment
serait-il
inimitable celui qui a prouvé qu’il pouvait s’imiter lui-même ?
19
Pour
nous faire
connaître leur mérite, au lieu de leurs œuvres, c’est leur sueur
qu’ils nous montrent.
20
Quand
on a peu de
grâce, il est plus facile de paraître digne en travaillant qu’en
jouant, car on peut alors fonder son sérieux sur une nécessité
plus étrangère à soi. En ceci réside principalement la dignité
tant vantée du travail.
21
J’ai
voulu le
caricaturer, mais je n’ai réussi qu’à tracer son fidèle
portrait. Il était déjà sa propre caricature.
22
Dans
une vitrine, le
slogan « faussement rebelle » pour caractériser un
style
de vêtement à la mode me paraît révélateur d’une attitude
typique de notre société, et il me vient à l’esprit la formule
« faussement authentique ».
23
De
tout côté s’entend
la clameur des hypocrites critiques, qui se complaisent à passer
leurs jours dans les mauvais lieux dont ils dénoncent la puanteur.
En réalité, ils se cherchent des compères en entonnant en sourdine
le slogan des porcs : « Qu’on est bien dans la fange
quand on y grogne ! » Et ceux qui veulent s’y vautrer
sans se faire déranger en tirent argument contre la critique.
24
C’est
lorsqu’ils
conduisent aux heures de pointe qu’il faut écouter les
philanthropes livrer leur véritable sentiment sur leurs congénères.
25
Les
« bons
sentiments » ! Que n’ont-ils pas justifié ?
Ils
sont le grand recours des hypocrites, on le sait. Mais surtout,
pourquoi les trouverais-je bons quand je subis leurs mauvais
effets ?
Quelqu’un y fait-il appel que je me demande aussitôt quelle
mauvaise intention l’y pousse.
26
En
paroles pour les
grandes valeurs, en fait pour les petites mesquineries. C’est le
portrait de la plupart des prêcheurs. Mais ils trouvent tant de
dupes qui ne voient d’eux que la plus belle moitié, et tant de
fripons qui veulent imiter l’autre.
27
Il
paraît qu’on
trouve même des membres de l’Opus Dei déguisés en philosophes,
des lâches cachés sous leur cagoule pour défendre la superstition
sans risquer ni la croix ni la ciguë. Ils ont préféré prendre le
Christ et Socrate comme paravents plutôt que pour maîtres.
28
Juda
est le vrai chef
des églises : il est le premier à avoir su exploiter la vie
(et la mort) du Christ.
29
Avons-nous
si tort de
croire que ce qu’on nous interdit de dire, c’est la vérité ?
30
Ne
voyez-vous pas
derrière l’ennemi qu’on vous désigne, celui, plus grand encore,
qui attise votre peur du premier pour vous imposer sa
protection ?
31
Qui
dénonce un complot
de notables se heurte aussitôt à l’incrédulité sincère ou
feinte, naïve ou rusée, des innocents et des intrigants.
32
L’hypothèse
du
complot n’explique jamais rien, paraît-il. Mais l’on n’estime
pourtant pas vain d’intriguer partout à longueur de journée.
33
Aux
yeux des faibles
d’esprit et des roués, celui qui découvre le mal apparaît plus
noir que celui qui le fait.
34
Le
bonheur est le
privilège des dieux, dites-vous, il nous est inaccessible, il nous
faut nous contenter de moins. Assurément, et j’irai plus
loin :
le malheur est l’état normal de ceux qui ont accepté de renoncer
à la félicité, et leur maigre semblant de bonheur ne consiste
guère qu’en la réussite éphémère des tentatives de se le
cacher. — C’est très bien ainsi.
35
A
ceux qui évitent les
grandes joies par peur de la tristesse qui leur succède souvent, je
conseille même de vivre si tristement qu’ils désirent la mort au
lieu de la craindre.
36
Maxime
de l’homme
prudent et prévoyant : « Il n’est jamais trop tôt
pour
construire son tombeau. »
37
Quelle
illusion de
croire qu’une simple pointe puisse traverser la carapace de
l’indifférence !
38
Il
y
a des pointes
droites comme les flèches, d’autres recourbées comme les
hameçons…
39
Rendre
les gens
conscients, conscients de leur situation, de leurs droits, le beau
programme ! Mais c’est souvent oublier qu’il n’y a rien
que les gens désirent moins que cela. Ce que vous leur dites, ils le
savent au fond, et ne veulent pas en être conscients. Pourquoi vous
acharnez-vous ? Pourquoi vous-mêmes avez-vous tant besoin que
les autres soient conscients avec vous et comme vous ?
40
Certains
veulent fuir
ce monde jugé imparfait par le saut au paradis, d’autres par la
Révolution. Ce sont des variantes du même goût et du même dégoût.
41
J’en
connais beaucoup
qui seraient bien malheureux de voir corrigés les défauts qu’ils
remarquent autour d’eux. De quoi se plaindraient-ils alors ?
42
Désirer
l’impossible.
C’est souvent une excuse pour ne pas se soucier du possible.
43
A
trop se crisper sur
le sens on perd les sens.
44
Quand
ils voient
quelqu’un passer, les naïfs se demandent où il va, et ils ne
voient pas qu’il est plus intéressant de regarder comment il
marche.
45
Tout
flatteur vit aux
dépens de celui qui l’écoute. — Certes, mais c’est
réciproque.
46
Comment
ne pas
soupçonner d’hypocrisie une société qui prétend éradiquer le
racisme tout en cultivant l’institution dans laquelle il a ses
racines, la famille ?
47
Pour
se donner bonne
conscience dans la discrimination, on la nomme simplement positive.
Et au lieu d’interdire le privilège aux exclus, on l’accorde aux
favorisés.
48
« Pour
agir, il
faut se salir les mains » : l’ultime excuse de ceux
qui
ont les mains sales.
49
La
désinvolture de
l’excuse augmente l’insulte.
50
On
est souvent injuste
quand on oublie le rôle de la force en toute justice.
51
L’homme
a beaucoup
d’avenir — comme fossile.
52
A
force de se
reproduire, l’homme s’est dévalorisé comme ces autres animaux,
moineaux, mouches, fourmis, rats, devenus trop communs. Quoi
d’étonnant s’il excite aussi des désirs d’extermination !
53
Comment
croire à la
profession de foi écologique d’un père de famille ? N’a-t-il
pas déjà commis la principale pollution ?
54
C'est
tout autre chose
que conduire les hommes ou que leur rendre les services qu'ils
demandent.
55
La
plupart des hommes
aiment la servitude, et c’est leur rendre service que de les faire
servir.
56
Les
masses ne réclament
jamais vraiment la liberté, mais juste un adoucissement de leur
esclavage.
57
On
a
beaucoup contribué
au malheur des gens en les persuadant que la liberté était
nécessaire à leur bonheur.
58
Piètre
démocratie qui
ne consiste pour le peuple qu’en le droit très partiel de se
choisir ses tyrans ! (N’avez-vous pas déjà lu cette sortie
quelque part chez l’un de vos auteurs favoris ?)
59
Ce
ne sont pas vos
représentants que vous élisez, mais les contremaîtres qui se
chargeront de vous transmettre les ordres des groupes de pression.
60
« La
servitude
volontaire », un beau paradoxe. Mais l’expression a le tort
de suggérer la possibilité contraire d’une servitude non
volontaire.
61
Trop
faibles et veules
pour devenir grands exploiteurs, trop inertes et mous pour résister
à l’exploitation, ils croupissent dans la masse, victimes à demi
consentantes.
62
Quelle
tentation pour
les ambitieux, avides de puissance, de se fourvoyer dans la recherche
d’un vain pouvoir !
63
Il
y
a des sots qui
passent pour sages aux yeux des sots parce qu’ils ont toujours à
la bouche ces pieuses lapalissades qu’il est bien de faire le bien,
d’aimer le beau, de croire au vrai.
64
Il
n’y a que les sots
pour se déterminer à rechercher le bien. Il est déjà plus
intéressant, quoique naïf, de vouloir atteindre le mal.
65
Dieu
(ou telle autre
chose) est ineffable, dites-vous. Mais c’est déjà trop dire. Il
fallait vous taire.
66
Il
est évident qu’on
peut se taire en parlant. Mais c’est un art que fort peu
maîtrisent, même si tout le monde parvient sans peine à parler
pour ne rien dire.
67
« Ne
prononcez
pas le nom de Dieu en vain ! » — Mais pourquoi
donnez-vous déjà le mauvais exemple ?
68
« Dieu
est
mort ! » Mais l’on sait bien, depuis le Ier
siècle, que l’annonce de sa mort fait partie des tactiques pour
répandre la croyance en lui.
69
Il
n’y a que les faux
dieux auxquels on puisse prétendre croire. Il n’y a que la
mauvaise foi pour contester ceci.
70
Il
se prétend croyant
quoique la société ne l’oblige à aucune profession de foi. Il
n’est donc qu’un enfant ou un trompeur.
71
La
vie n’est absurde
que pour des croyants déçus et incapables d’abandonner leur
illusion.
72
Pauvre
Jésus ! Il
voulait apprendre aux siens qu’un homme peut vivre en dieu, et il a
servi aux masses de prétexte pour se comporter toute leur vie en
enfants.
73
Le
père Noël est le
bon dieu expliqué aux enfants ; et Dieu, le père Noël
expliqué aux adultes.
74
Il
est vrai que les
croyances religieuses, ou plutôt superstitieuses, témoignent d’un
mystère — du profond mystère de la bêtise humaine.
75
« Je
crois parce
que c’est absurde » disait l’autre. — Non, il devait dire
« je crois parce que je suis absurde ».
76
Le
fanatisme ne vient
pas de l’extrême assurance, mais de la débilité d’une croyance
terrorisée par la moindre contestation possible.
77
On
désire souvent la
mort d’autrui pour supprimer l’une de ses propres possibilités.
78
Ce
qu’ils croient,
ils ne le savent pas. Ils croient seulement le savoir.
79
Quand
on a trop lu, on
a trop peu vécu et trop peu pensé.
80
Ces
têtes si pleines
et étrangement vides !
81
Le
terme de pédant,
devenu un peu désuet, désigne un personnage fort en vogue au
contraire, car partout de nos jours des élèves trop sages jouent
les petits maîtres.
82
Le
jargon remplit de
mots la place vide de la pensée.
83
Après
le latin, c’est
le grec qui alimente aujourd’hui les bazars où les bébés pédants
trouvent leurs hochets.
84
Notre
esprit tend au
formalisme. Il se complaît dans les formes dépouillées. Il n’y a
pas que la justice, l’administration ou la logique qui s’évertuent
à se rendre purement formelles. Beaucoup ne vivent-ils pas même que
pour la forme ?
85
Misère
de l’homme de
n’aspirer, dans toute sa vanité, qu’à la dignité d’une image
remarquée.
86
Pour
qui n’est rien
en soi, le seul espoir est dans la communication et dans le miracle
qu’on en attend de faire apparaître quelque chose en additionnant
des riens.
87
Certains
passent leur
vie à l'écrire. Tout ce qu'ils font, ce sont les traces constituant
leurs mémoires.
88
Pourquoi
trouvons-nous
si ridicule la scène quotidienne des vaniteux qui s’entre-flattent,
conscients de la fausseté des compliments qu’ils font, mais prêts
à trouver de la vérité à ceux qu’ils reçoivent ?
89
Faute
de génie, les
mauvais auteurs cherchent à se faire aimer.
90
La
plupart des gens
méprisent ceux qui les aiment — avec raison.
91
Ceux
qui se plaignent
d’être incompris, c’est souvent au contraire pour être trop
bien compris qu’ils sont mal aimés.
92
Le
relativisme vous
effraie et vous voulez un absolu ? Mais lequel choisirez-vous
dans la concurrence de tous ceux qui s’offrent à vous ?
93
Ils
prétendent avoir
tant désiré la liberté, et déjà ils s’en effraient quand on ne
leur impose plus les vieilles valeurs.
94
Quand
j’entends
parler avec émotion des racines et louer l’enracinement, cela me
fait l’effet d’un poète qui chanterait, non le vin, mais
l’alcoolisme.
95
Enraciné,
c’est un
peu plus qu’empoté.
96
Une
plante rêve de
nomadisme. Au lieu de s’élever, elle pousse sa tige au raz du sol.
Quelle audace ! Bientôt la voilà prise de vertige, et elle
pique une nouvelle racine. Ouf ! Elle peut continuer à pousser
un peu son rhizome. Aucun risque, elle n’ira pas loin à ce pas.
Mais quelle aventure !
97
Nos
pauvres
intellectuels n’ont que de frêles griffes, juste pour
s’égratigner.
98
Il
y
a trop de gens, il
y a tant de gens de trop. Ces superflus, ils se dénoncent eux-mêmes.
Hier, ils se plaignaient de n’être pas encore au lendemain, et
aujourd’hui, ils ne sont pas moins impatients. Je les
entends :
leur présent, leur présence, est de trop.
99
L’homme
aussi est
devenu un produit de masse.
100
Ceux
qui ne peuvent pas
être seuls, que peuvent-ils bien être en société ?
101
Comment
peut-on
confondre la sociabilité, ce raffinement dans les relations sociales
— et la douceur qu’il donne à ceux même qui s’en servent pour
tenir les autres à distance et préserver leur solitude intérieure
au milieu de la société —, avec le grégarisme, le besoin
d’échapper à la solitude qui pousse les rustres et les caractères
faibles à la promiscuité générale ? — Quel manque de
distinction !
102
Quand
je vois les amis
de mes amis, je m’effraie parfois à l’idée que je me reflète
dans un miroir où je suis leur semblable.
103
Dans
mes accès de
misanthropie, ce sont les cuisiniers qui me réconcilient avec les
hommes.
104
Tel
qui aurait honte
d’avouer qu’il a passé la soirée avec un imbécile, se vante
d’avoir passé ses semaines et ses mois en compagnie de mauvais
livres.
105
Combien
peu les plus
instruits des hommes diffèrent des animaux ! Ne voit-on pas
les
intellectuels sans cesse affairés à s’approprier un territoire,
en le marquant, comme eux, par leurs excréments ?
106
Vous
avez appris que
beaucoup de pièces accumulées font une petite fortune, mais vous
ignorez que beaucoup de petites bassesses font une grande servitude.
107
Quelle
piètre idée
ils ont d’eux-mêmes ceux qui s’accommodent aisément de leurs
défauts et dont la seule crainte est de les voir critiqués par
autrui. Ce manque de fierté n’est-il pas presque universel ?
108
Je
ne déteste pas
cette forme de cynisme amer ou ironique qui naît de la déception
d’une noble conception des hommes et en conserve encore l’espoir
caché. Quelle différence avec cet autre cynisme, satisfait, de ceux
qui se réjouissent de la bassesse générale de leurs semblables que
l’expérience et la mauvaise foi leur ont découverte, parce
qu’elle les délivre de la crainte du jugement de meilleurs
qu’eux !
109
Quand
on connaît la
société, il faut être satiriste pour pouvoir l’apprécier, sinon
l’aimer.
110
Laissons
se réclamer
de la dignité humaine les pauvres êtres qui peuvent s’en
contenter.
111
Le
plus grand honneur
que puissent nous faire ceux qui ont l’habitude d’excuser avec
complaisance comme humaines les faiblesses et bassesses des hommes,
c’est de nous trouver inhumains.
112
S’il
devait y avoir
une vertu et un mérite absolus, il faudrait les chercher non pas
dans les œuvres, ni dans l’amour d’autrui, mais dans la
capacité, combien rare, d’être heureux.
113
Par
dépit de ne
pouvoir être heureux simplement, il veut être le plus
heureux ;
et faute d’y parvenir, bien sûr, il s’acharne à devenir le plus
riche, ou le plus célèbre, ou le plus gros, ou le plus détesté…
114
L’arrogance
de ceux
qui ont souffert. Ils croient que la souffrance leur a donné une
valeur spéciale et des privilèges. En somme l’attitude du
créancier, qui a déjà payé et attend le remboursement. Mais faute
de savoir à qui s’adresser précisément, ils considèrent tout le
monde comme leur débiteur.
115
La
maladie n’a de
valeur que par la santé qui la vainc.
116
Faute
de puissance, ils
recherchent les pouvoirs.
117
Beaucoup
conçoivent
aujourd’hui la démocratie comme le régime dans lequel est reconnu
aux nains le droit de soumettre les autres à la loi de leur envie.
118
Une
grande partie de la
morale se réduit aux obstacles inventés par l’envie.
119
Il
faut une sorte de
purification par la mort pour pouvoir être admiré sans réticence,
tant est commun le mépris pour soi-même et pour ses semblables.
120
Celui
qui est devenu
trop petit ne supporte même plus d’admirer, car l’admiration ne
l’élève plus, mais l’écrase encore. Il ne répond plus à
l’appel des héros, il s’aplatit devant les dieux ou les démons.
121
Souvent
se dément
lui-même le mépris que vous affichez pour ceux qui peuvent vous
faire ombrage, et il me révèle que vous avez bien perçu leur
supériorité.
122
Quelle
honte pour
l’homme fier de se voir entraîné dans des combats de coqs avec
les vaniteux.
123
Aux
hommes pieux
seulement : Comment vous élèverez-vous à la hauteur de votre
piété ? Comment vous en déferez-vous ?
124
Que
m’importent vos
autorités, à moi qui suis l’autorité même et qui peux autoriser
ou non toutes les autorités ?
125
En
vérité, je vous le
dis, seuls ceux qui croiront suffisamment en moi pour ne pas me
croire seront sauvés.
126
Cher
lecteur, que vous
importe que je me trompe, pourvu que vous ne vous trompiez pas
vous-même ?
127
« Nous »
disent sans cesse ces pieuvres en écartant tout grand leurs bras
pour capturer les publics immatures. — Il n’est pas étonnant que
leurs habituelles victimes aient peine à voir de quoi je parle.
128
Pour
tous ceux qui ne
sont jamais sortis de l’enfance qu’en apparence, il est fort
judicieux d’y rechercher leur mystère ou vérité. Quoi d’étonnant
si cette mode a pu avoir tant de succès ?
129
Il
y
a des gens d’une
si puérile crédulité qu’ils continuent à croire toute leur vie
à l’infaillibilité de quelqu’un.
130
La
réciprocité en
amour est d’habitude celle du grand désir qu’a chacun d’être
aimé de l’autre.
131
Donner
ou, pire encore,
se donner, c’est le plus souvent tenter de s’approprier le
supposé bénéficiaire.
132
Tel
est ingrat, vous
plaignez-vous ? Mais pourquoi avez-vous tenté de l’emprisonner
dans la gratitude ?
133
En
tout, le bruit
provoque la surdité, qui appelle à son tour davantage de bruit. Le
cercle n’est infernal, il est vrai, que pour ceux qui ont
miraculeusement conservé leurs oreilles. Plus que jamais, entendre
est une forme d’inadaptation sociale.
134
Je
crierais bien. Mais
cela ne servirait qu’à vous assourdir davantage — et moi aussi.
135
En
face du bar, un
marteau piqueur se met en marche. Soulagement ! Son vacarme
recouvre l’insipide musique d’ambiance.
136
Il
est bien sot de
vouloir rendre la technique responsable de l’augmentation du bruit,
elle qui pourrait aussi bien nous en préserver, si nous ne lui
demandions pas justement le contraire.
137
Quoi
d’étonnant à
ce que la science et la puissance qu’elle nous donne épouvantent
les esprits immatures et timorés, toujours anxieux de la vengeance
des dieux face aux audaces des hommes ?
138
Le
problème n’est
pas que la biologie objective l’homme pour l’améliorer, mais que
cette entreprise dépasse nos capacités comme sujets.
139
Quelle
idée peut-il
bien avoir de lui-même celui qui considère comme son semblable un
fœtus ?
140
« La
vie est
sacrée. » Voilà le nouvel interdit que les superstitieux du
jour opposent à la réflexion morale.
141
Le
thérapeute n’est
jamais qu’un serviteur, car guérir, c’est faire passer de la
maladie à la santé, du dérangement à la norme donnée.
142
J’ai
déjà vu des
hypocrites allant jusqu’à se prétendre bons au point de ne
pouvoir faire de mal à une mouche, dans notre monde où seuls les
assassins survivent.
143
Culture
de
vulgarisation, culture d’avilissement : sous prétexte de
rendre accessible ce qui est trop élevé, on l’abaisse — ou
plutôt, le vulgarisateur en expose simplement sa basse conception.
144
Avec
Socrate la
philosophie s’affirme comme l’art de reconnaître son ignorance,
contre la méthode des sophistes, ou l’art de discourir savamment
de ce qu’on ne sait pas. Contrairement à l’opinion reçue, ne
serait-ce pas la tradition de ces hardis rhéteurs qui aurait eu de
loin le plus de succès dans ce que nous nommons la
philosophie ?
— N’est-il pas tentant d’expliquer pourquoi elle domine si
entièrement notre temps ?
145
Il
y
a autant d’erreur
à croire ignorer ce que l’on sait qu’à s’imaginer savoir ce
qu’on ignore.
146
Nos
intellectuels,
bergers du peuple ? Plutôt une bande de moutons, qui
s’entresuivent également, avec la particularité que, soucieux
d’être suivis, ils se retournent sans cesse et choppent donc bien
plus souvent. Mais qu’on ne craigne pas de voir tout le troupeau à
l’abandon : d’autres, s’ils ne le mènent, se chargent de
le tondre.
147
La
fausse modestie de
ces intellectuels qui se voudraient la voix du peuple, mais, de peur
de le violer, refusent de parler en son nom, comme si leur supposée
science ne les laissait pas aussi naïfs et niais que le commun des
hommes !
148
Comme
je comprends la
sensation d’étouffement qu’expriment Les mots et les choses
dans un univers de pensée dominé par la phénoménologie à l’heure
de ses fiançailles avec le marxisme ! Mais pourquoi Foucault
restait-il enfermé là, gesticulant et reproduisant ce qu’il
dénonçait ? Car c’est finalement sa prison qu’il nous
décrit, avec, peintes sur les murs, de fausses fenêtres.
149
Le
monde intellectuel
est un bois sauvage dans lequel les coupe-jarrets sont très honorés
et ardemment loués par leurs victimes mêmes, tous les culs-de-jatte
qui forment leurs bandes.
150
Signe
du peu d’esprit
critique des intellectuels : le crédit qu’y ont parmi eux les
grands charlatans de la philosophie, tels que Hegel ou Heidegger.
151
La
philosophie des
professeurs allemands n’est que le pédant développement de la
diplomatie théologique de Leibniz.
152
Quand,
dans cent ou
deux cents ans, les historiens se pencheront sur l’histoire
allemande du XXe siècle et y examineront les
figures de
Hitler et de Heidegger, lequel des deux moustachus estimeront-ils le
pire ?
153
Que
Heidegger ait été
nazi, c’est une raison de plus pour mépriser le nazisme.
154
Saint
Max.
Lecture écœurante. L’envie de Marx à l’égard de Stirner, son
ressentiment, sa hargne, sa mauvaise foi, son acharnement à nier sa
constante infériorité. Déjà le titre : c’est Marx
évidemment qui aspirait à se faire canoniser, par… l’Histoire.
Et cette Grande Putain (qui en vaut une autre) lui a accordé un
moment la faveur qu’il réclamait.
155
Quelle
puérile
angoisse se terre dans les constructions abstraites de Kant !
Quel prétentieux délire se trahit dans le tricotage systématique
d’un Hegel ! Quelle indécrottable vanité s’exhibe dans les
pédantes prophéties de Heidegger ! — Belle lignée !
156
Rechercher
la vérité
dans l’étymologie, dans l’origine passée, méditer sur les
traces du dieu, telle est la superstition même.
157
Que
m’importent les
pontifes de la prétendue philosophie allemande, quand je n’entends
plus les clameurs de leurs fidèles !
158
La
fin de la
philosophie : la complaisante complainte de quelques
impuissants.
159
Aristote,
le maître
des pédants de tous les temps.
160
Je
suis d’accord avec
Platon : Aristote n’était pas digne de lui succéder à
l’Académie.
161
Combien
de très dévots
disciples du dévot Hegel passent le jour entier à faire sa
prière !
Il faut dire qu’ils en ont aujourd’hui les moyens : le
journal le matin, la radio à midi, la télévision le soir, Internet
la nuit. Et le reste du temps, ils ne perdent pas leur temps non
plus. Ils font prier les élèves dans les écoles.
162
Nous
n’avons plus de
penseurs, seulement des pédants et des journalistes (et de plus en
plus de pédants journalistes).
163
Comme
le journalier,
les travaux du jour, le journaliste liquide les thèmes du jour, et à
lui aussi, son ordre du jour est fixé par d’autres.
164
Si
je prétends que
Shakespeare n’est qu’un misérable écrivaillon sans génie, vous
rirez, avec raison. Mais ne vous fâcherez-vous pas si je vous dis
que tel minable écrivain que vous aimez n’est justement qu’un
écrivain minable ?
165
Diogène,
une lanterne
à la main, en plein jour, dans la foule, cherchait un homme.
Ah !
l’ami, quelle naïveté nous pousse à faire ainsi les pitres pour
ceux que nous ne reconnaissons pourtant pas !
166
On
ne comprend pas une
plaisanterie sans en saisir la pointe ; et on ne saisit pas
une
pointe sans en comprendre l’humour.
167
Le
Christ, un grand
farceur. S’il pouvait revenir, nous ririons bien ensemble, entre
autres du christianisme.
168
Quoi
de plus ridicule
que de ne pas savoir rire de ses propres ridicules ?
169
Au
commencement était
le verbe : la superstition des magiciens de toute espèce.
170
Nos
modernes tyrans se
satisfont des ambitions d’Harpagon. Les hommes leur sont un moyen
d’acquérir des richesses, et non l’argent l’instrument d’un
règne sur les hommes.
171
La
figure de l’avare
a disparu des comédies à mesure qu’elle devenait le type dominant
de nos sociétés. Quand on a ce ridicule, on ne rit pas devant son
miroir.
172
Quel
paradoxe que le
comble du ridicule soit la peur du ridicule !
173
Seuls
les sots
récriminent contre la raison, si étrangère à leurs yeux qu’ils
n’entendent plus d’elle que la voix d’un maître impérieux.
174
Ils
croient comprendre,
alors que les idées dont il s’agit, ils ne les ont pas même
encore éprouvées !
175
« J’aime
tant
la solitude que ma présence même me dérange. » Quelle
ineptie ! Peut-être voulait-il dire « Seul au désert,
je
l’ai trouvé encore trop peuplé ». — Quoique incapable de
voir la différence, il croit posséder l’art de l’aphorisme !
176
A
ceux qui aiment les
tests : quels sont les douze sens les plus évidents de cette
pointe ? les trente-six suivants ? etc.
177
Merci
cher lecteur, ma
cible, mon aimable victime.
178
Selon
les constitutions
et les dispositions, les pointes font rire ou crier, chatouillent ou
piquent.
179
Les
enfants craignent
tout ce qui pique et adorent ce qui chatouille. Ils ne connaissent
pas cette extrémité où la caresse devient brûlure ou piqûre.
180
Vous
ne ressentez
qu’une piqûre ! Quoi d’étonnant ? Pour saisir une
pointe, il faut trouver de quoi elle est la pointe.
181
On
a
tort de croire
émousser une pointe en la retournant contre son auteur. Par cet
exemple, on prouve au contraire son efficacité.
182
Si
vous prenez un assez
grand nombre de pointes à la fois, vous pouvez même vous y allonger
assez confortablement.
183
« D’où
parlez-vous ? Où vous situez-vous ? »
Questions de
censeurs. Vous voulez me classer, classer mon dossier, liquider mon
affaire, me liquider.
184
Quoi
de plus ridicule
que de prétendre réfuter une pointe ?
Œuvre
en
évolution
Version
actuelle du 25
janvier 2009
Gilbert
Boss
Québec,
2000-2009
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