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Philosophie et pratique >>

 

L'éducation sentimentale
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Automne 2017

Annonce

La philosophie s’intéresse beaucoup aux sentiments. Mais ne leur attribue-t-elle pas pour l’essentiel un rôle négatif ? On pose souvent la scène d’une grande lutte entre la raison et les passions, la première devant mettre l’ordre dans le chaos des secondes. Car c’est ainsi que l’on conçoit les passions d’habitude, comme des élans assez désordonnés, qui perturbent jusqu’au fonctionnement de la raison, censée pourtant les contrôler. Et la philosophie, qu’on situe du côté de la raison, a pour l’une de ses tâches essentielles de trouver comment régler les sentiments, ce qui est la grande affaire de la morale. Tel est le problème que nous retiendrons pour ce séminaire, celui de l’éducation sentimentale (pour faire une allusion paradoxale au titre qu’a donné Flaubert à un roman où il montre davantage l’échec d’une telle éducation). Nous nous demanderons ce que peut faire la philosophie pour éduquer les sentiments et selon quelle méthode il convient d’opérer, en faisant l’hypothèse d’une intelligence du sentiment, différente de la raison abstraite qu’on oppose généralement aux passions et qu’on donne comme guide à la vie affective.

Lectures :

  • Montaigne, Essais
  • Hume, Dissertation sur les passions
  • Rousseau, Émile
  • Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
  • Musil, L'homme sans qualités
  • Hesse, Narcisse et Goldmund
  • Gilbert Boss, Jeux de concepts
 

Introduction

Thème

Ce séminaire introduit une série de trois séminaires sur le thème de l'éducation sentimentale, et il prend place dans la suite de séminaires qui ont eu lieu sur des thèmes apparentés : la transformation des valeurs et la modification des mœurs. Dans ces trois séries, il s'agit d'envisager la philosophie dans son aspect pratique en trouvant d'autres manières d'aborder les questions morales que celles qui reposent sur une répartition des rôles entre une raison directrice, conçue comme transcendante par rapport à ce qui constitue concrètement la pratique à conduire et à régler, d'une part, et d'autre part un effort moral, volontaire, pour obéir à la norme rationnelle. Dans l'opinion courante, populaire ou savante, les passions ou sentiments sont vus comme la matière première, naturelle, non morale, voire immorale, qu'il s'agit de régler en la soumettant à la raison. Cette idée se manifeste par exemple dans l'opposition courante qu'on croit voir entre les hommes et les animaux, les premiers étant doués à la fois de raison et de sentiments, et capables de vie morale, tandis que les seconds, doués tout au plus de sentiments, sont dénués de raison et par conséquent d'aptitudes morales. Dans cette façon de comprendre, on tendra à s'imaginer l'homme comme hybride, défini essentiellement par la raison, la pensée, le rapport au monde des idées, dominant la partie animale, passionnelle de sa nature, un peu comme le buste de l'homme enté sur le corps du cheval dans la figure du centaure. Ainsi, dans les discours moraux, l'image est fréquente du cavalier devant dominer sa monture, la bête sauvage qu'il a fallu domestiquer et dresser pour la rendre docile aux commandements de l'être raisonnable. La manière dont nous nous représentons habituellement la vie morale comporte donc l'idée que la partie sentimentale de chacun d'entre nous doit faire l'objet d'une éducation. Or cette éducation sentimentale pose plusieurs problèmes. D'abord, en quoi consiste-t-elle ? S'il est vrai que les sentiments comme tels n'ont aucune valeur morale, alors c'est de l'éducation elle-même seulement qu'ils acquerront une telle valeur, soit qu'ils deviennent eux-mêmes moraux, soit qu'ils deviennent les instruments appropriés d'une instance morale demeurant distincte d'eux. Dans le premier cas, en quelque sorte, le cheval deviendrait moral par son dressage, et dans le second, quoique restant étranger à la morale, il serait devenu apte à servir les intentions morales de son maître, ou au moins à ne pas leur faire obstacle. Toutefois il faut également envisager l'hypothèse que les sentiments puissent avoir par eux-mêmes une valeur morale, et qu'il y ait de bons et de mauvais sentiments, non pas seulement parce qu'ils sont utiles ou nuisibles à la vie morale, mais bien parce qu'ils seraient moralement bons ou mauvais en eux-mêmes. C'est ainsi que certains tendent à juger que l'amour est bon, comme tel, et que la haine est mauvaise, comme telle également, et que leurs fruits sont naturellement bons ou mauvais, respectivement. Ou encore, ne se peut-il pas que les sentiments fondent des jugements moraux, plutôt que d'en être seulement l'objet ? D'autres questions se posent également concernant les agents de cette éducation. Il est évident que les diverses sociétés, notamment à travers les familles, mais aussi par d'autres institutions, s'en chargent pour une part importante, soit de manière concertée, soit de façon relativement spontanée. Mais certaines personnes peuvent s'en attribuer particulièrement la tâche, à l'égard d'individus ou de cercles plus larges, comme les fondateurs de religions ou les prêtres par exemple. Et il est également possible que des particuliers entreprennent de s'éduquer eux-mêmes, seuls ou avec des maîtres qu'ils se trouvent. Dans tous les cas, il aura fallu chercher les méthodes adéquates. Car lorsqu'il s'agit d'éduquer les sentiments, il ne suffit pas de procéder simplement par l'inculcation de connaissances plus ou moins théoriques, ni de dresser à un type précis de comportement, parce que d'un côté les connaissances n'entraînent pas, apparemment, une sorte de sentiments précis, et que, de l'autre côté, des comportements extérieurement similaires sont compatibles chez diverses personnes avec des sentiments très différents. A propos des moyens d'éducation, il faut remarquer aussi qu'ils ne sont pas tous disponibles dans toutes les formes de relations humaines. Selon que par sa fonction sociale l'éducateur a ou non l'autorité sur celui qu'il éduque, il pourra disposer par exemple du commandement et de la contrainte, ou au contraire seulement de conseils, de discours, de l'exemple peut-être. Il n'est pas sûr d'ailleurs que tous les moyens accessibles soient compatibles avec la philosophie.

L'éducation sentimentale n'est pas un art qui attende d'être inventé et exercé par des penseurs qui en auraient saisi la possibilité et l'importance. Tout membre adulte normal d'une société quelconque a bénéficié d'une telle éducation, et y a été soumis depuis longtemps, depuis son enfance. On peut donc l'observer et en étudier les différentes pratiques et leurs effets. Il est d'abord évident que les sentiments des hommes ne résultent pas de leur seule nature originaire, physique et psychique. Ils diffèrent évidemment d'une société à l'autre, depuis les plus grossiers jusqu'aux plus subtils. On n'aime pas les mêmes choses partout et on ne les apprécie pas de la même façon, qu'il s'agisse de la nourriture, des relations sociales, des sortes de conversations, du sentiment de la nature ou de sa propre existence. Cependant la langue atténue ces différences en utilisant les mêmes mots pour des choses très dissemblables, et en se plaçant à un haut niveau d'abstraction. On dira que tous les hommes connaissent l'amour. Mais ce verbe, aimer, s'applique à tout, à la nourriture, à des activité de toute sorte, à des hommes, à des êtres fictifs, à la beauté des corps, à leur utilité, aux sentiments eux-mêmes. Sa signification est donc suffisamment large pour désigner des sentiments aussi divers que le sont toutes ces choses dans les multiples modes de vie des hommes, à travers l'histoire, entre les diverses cultures d'une même époque aussi bien qu'entre les individus d'une même société. Et il suffit d'observer pour constater rapidement qu'il y a des liens évidents entre cette diversité des sentiments et celle des modes d'éducation dès qu'on examine l'histoire des sociétés et des individus. Il est plus difficile certes d'établir les liens de causalité pertinents, quoiqu'il soit aisé de voir qu'ils existent. Maintenant, que nos sentiments aient un caractère moral, qui en doutera s'il se contente de noter par exemple à quel point les religions et les moralistes louent certains sentiments et en condamnent d'autres. Le courage, la bienveillance, la compassion, le respect, ce seront des vertus, et ce sont des sentiments. Au contraire la crainte excessive, l'envie, la gourmandise, la luxure, ce seront des vices ou des péchés, et ce sont également des sentiments. A bien regarder, on trouvera même difficilement des sentiments qui échappent à l'évaluation morale et qui ne soient pas considérés comme portant celui qui les ressent plutôt vers le bien ou plutôt vers le mal. Car précisément, les vertus et les vices, ce ne sont pas seulement des choses que nous évaluons positivement ou négativement, ce sont avant tout des principes de bonne vie ou de mauvaise vie, c'est-à-dire des ressorts moraux qui provoquent les bonnes ou mauvaises actions. Et c'est la raison pour laquelle, en pratique, l'éducation morale met un accent si grand sur celle des sentiments, en laquelle elle réside même pour l'essentiel. La morale commune d'une société se manifeste certes à travers des modes d'agir communs ; mais plus profondément, c'est le partage de sentiments qui unit les hommes et leur donne l'impression de participer à un même sens moral grâce auquel ils s'entendent. Tous n'agissent pas toujours bien, mais tous sentent ou sont censés sentir ce qui est bien ou mal. Des principes explicites ou des proverbes peuvent exprimer ce sens commun, mais l'essentiel est dans la présence effective des sentiments partagés, exprimés ou non dans le discours. Les penseurs moralistes font grand cas d'inculquer les bons discours moraux, tandis que l'éducation sentimentale trouve sa base dans la communication des sentiments eux-mêmes, par contagion, à travers leur expression corporelle, par l'encouragement et la réprobation sensibles. En souriant et en boudant ou en prenant une mine sévère, par ses tons plus que par ses paroles, la mère mène déjà cette éducation du nourrisson, qui est celle des actes et des attitudes, mais d'abord celle des sentiments, exercée dans et par les sentiments. Or la philosophie n'est-elle pas dépendante de la puissance du discours, et davantage encore de la puissance logique du discours ? Et cette contrainte ne la condamne-t-elle pas à n'avoir qu'une action superficielle, par rapport à l'éducation qui s'opère dans le sentiment lui-même ? En outre, vu que, lorsque les hommes deviennent capables de raisonner, leur éducation sentimentale a toujours commencé déjà depuis longtemps, la philosophie ne se trouve-t-elle pas dans la nécessité ou bien de prolonger une éducation déjà fortement avancée et implantée, ou bien de s'opposer à elle, sur certains points au moins, en devant par conséquent débuter par un renversement réel des sentiments acquis, et non seulement par une réfutation de principes ou de maximes ? Bref, le recours à la raison, comprise comme étant fondamentalement d'ordre logique, ne semble pas approprié lorsqu'il s'agit d'une confrontation avec des passions, susceptibles d'être excitées ou contrariées par d'autres passions plutôt que par des raisonnements. D'ailleurs n'est-ce pas par le traitement passionnel des passions que l'on procède lorsqu'on prend au sérieux la formation morale par la transformation des passions, comme dans les exercices spirituels ? Là en effet, le discours sert davantage à déterminer et à expliquer ces exercices qu'à agir directement sur les passions elles-mêmes. Comment concevoir donc la philosophie s'il faut lui demander d'agir sur les passions, comme on doit bien le faire quand on la considère comme autre chose qu'une sorte de science, pour la comprendre également comme une méthode morale ?

Or plaçons-nous justement dans la perspective d'une philosophie animée par l'amour de la sagesse, et cherchant donc la plus grande ou meilleure sagesse dans la mesure des capacités humaines. Cette recherche vaut donc en premier lieu pour ceux qui sont mus par une certaine passion, l'amour de la sagesse précisément, et qui désirent par conséquent non pas simplement des connaissances sur la sagesse et ce qui la concerne, mais bien l'acquisition effective d'un mode de vie tel qu'il puisse être reconnu et éprouvé comme sage. Une certaine science est peut-être utile dans ce but, mais ce dernier reste en principe distinct de la science, du moins tant qu'il n'est pas prouvé que la sagesse résiderait justement en une sorte de science, ce qui est loin d'aller de soi. Car la sagesse dépend-elle entièrement de ce qu'on connaît, je veux dire de connaissances d'ordre théorique ou scientifique ? Dans la mesure où la science, telle que nous l'entendons aujourd'hui et telle qu'on peut l'entendre comme connaissance théorique, est susceptible d'un progrès à travers l'histoire, de sorte que son achèvement doit être projeté dans un futur indéfini, et peut-être même à l'infini, une sagesse dépendant de la science ne serait pas atteignable pour nous, ou du moins elle ne serait capable que d'un accomplissement très imparfait. Heureusement, l'expérience nous apprend que le bonheur n'est pas de l'ordre de la connaissance théorique, même si celle-ci peut procurer d'authentiques joies, mais plutôt des sentiments, et par exemple de cette joie elle-même qui peut s'attacher à la connaissance comme à bien d'autres choses. Quel que soit le rôle qu'y joue la connaissance, la sagesse est donc ultimement une manière de sentir, un mode du sentiment. Et il se trouve que le ressort d'une philosophie qui se voue à sa recherche est de la même nature, dans la mesure où il est précisément l'amour de la sagesse, c'est-à-dire une sorte de passion. Pourtant, ce désir philosophique n'est-il pas un désir de connaître ? Certainement. Mais la connaissance a plusieurs sens. On connaît quand on sait théoriquement certaines choses, qu'on peut les dire et les expliciter, les utiliser dans divers calculs ou raisonnements. On connaît également quand on a l'expérience vraie, non trompeuse, de quelque chose, et qu'on peut en jouir pleinement, sans illusion, quand on peut également reproduire cette expérience, en avoir une certaine maîtrise. Telle est la connaissance que vise principalement le philosophe. Suppose-t-elle une part de connaissance théorique ? C'est possible, mais cette possibilité est un objet d'enquête, à mener philosophiquement, par amour de la sagesse, et dans la lumière de l'expérience et du sentiment. Autrement dit, nous n'avons pas de raison certaine, indiscutable, de croire que le domaine du sentiment qui intéresse la philosophie doive être abordé, traité et évalué à partir d'une faculté indépendante de lui, à partir d'une intelligence pure ou d'une raison transcendant les passions et percevant les principes hors de toute expérience sentie. Rien n'interdit de faire l'hypothèse inverse à celle de la plupart des savants ou prétendus savants de la morale, qui pensent pouvoir diriger l'homme et ses sentiments par des préceptes tirés d'une raison supérieure à la part affective de l'homme. On peut alors à la manière utilitariste considérer que les sentiments doivent faire l'objet d'une science et de calculs conduisant à trouver la meilleure façon de les satisfaire. Dans ce cas, la raison devient servante des sentiments, mais elle dirige la découverte des moyens de les satisfaire le mieux possible. On peut également, sans nier ce possible rôle utilitaire de la raison théorique, supposer qu'il existe une intelligence propre du sentiment, par laquelle il parvienne à se diriger lui-même, avec l'aide éventuelle du calcul rationnel. Dans cette dernière hypothèse, il faut commencer par chercher ce que pourrait être cette intelligence du sentiment, puis aborder la question, paradoxale à première vue, d'une vie passionnelle, dont les errances nous sont bien connues par l'expérience et évidentes, parvenant, malgré son imperfection avérée, à se corriger elle-même au point d'atteindre le plus haut degré de maîtrise d'elle-même qu'on estime être l'accomplissement de la sagesse. L'entreprise n'est pas si impossible qu'il peut paraître au premier abord, parce qu'on connaît par expérience de nombreux cas où un être se perfectionne par lui-même, progressivement, sans être conduit par rien d'étranger à lui, le menant par la main de façon providentielle. C'est ainsi qu'en observant l'histoire des hommes sans recourir à la superstition, on les voit non seulement améliorer leur situation par leurs propres facultés, mais perfectionner ces mêmes facultés à partir d'elles-mêmes. Et ce perfectionnement progressif suppose justement l'éducation, et particulièrement l'éducation morale ou sentimentale. Ne le comprendrions-nous pas mieux si nous parvenions à saisir comment l'intelligence, l'invention et le jugement ont leur siège dans notre propre nature affective ? Et nous saisirions mieux alors comment la philosophie peut ne pas se rapporter simplement à la pratique de l'extérieur, mais être pratique elle-même.

Position du problème

A venir ...

Gilbert Boss


 

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