Hiver 1999
Annonce
A première vue, la
philosophie et la fiction s’opposent. La philosophie, par sa recherche
de la vérité, paraît devoir se rapprocher de la science et viser la
réalité, tandis que la fiction appartient plutôt aux arts, qui se
contentent de mettre en forme les apparences selon l’idéal du beau.
Dans les faits pourtant, il est évident que les philosophes ont recours
à la fiction, et cela de manière importante. Qu’on songe, pour ne citer
qu’un exemple célèbre, à la fiction du malin génie dans les Méditations
de Descartes. D’autre part, on trouve dans la littérature une ambition
de découvrir et de révéler certaines vérités à travers la fiction, de
sorte que l’intention philosophique se trouve liée là aussi à
l’élaboration de fictions. Quel est le rôle philosophique des
fictions ? Nous aborderons cette question à travers quelques
ouvrages philosophiques et littéraires, dont voici la liste
retenue :
Descartes, Méditations
Borges, Fictions
Kierkegaard, La répétition
Kundera, L’insoutenable légèreté
de l’être
Diderot, Jacques le fataliste
Introduction
1. Thème
Le
thème de ce séminaire est la question du rapport entre la philosophie
et les fictions. En effet, il semble y avoir, à première vue, une
opposition très nette entre la pensée philosophique et la fiction. Il
est sans doute très difficile de définir la philosophie d’une manière
qui puisse être considérée comme universelle, ou du moins très
générale. Mais s’il y a un trait qui paraît la caractériser, c’est son
rapport à la vérité, en tant qu’elle en représente la recherche. Or la
vérité s’oppose quant à elle au faux, à ce qui semble vrai mais qui ne
l’est pas réellement. Autrement dit, par opposition au faux, le vrai
représente quelque chose de plus réel. Or il va de soi que la fiction
est justement le contraire du réel, en ce qu’elle pose un mode d’être
qui est envisagé indépendamment de sa réalité, et même en dépit de son
caractère irréel. En ce sens, la fiction se rapproche du faux plus que
du vrai. On peut même dire qu’en un sens les fictions sont fausses en
tant qu’elles ne représentent pas la réalité. Et en ce sens, elles sont
tout à fait contraires à ce que cherche la philosophie. Pourtant, la
philosophie utilise fréquemment la fiction. On peut donc se demander
pourquoi elle se lie à ce qui paraît contraire à son but. En effet, il
ne semble pas que le faux doive mener au vrai, mais qu’il doive être
évité plutôt. Est-ce peut-être parce que la philosophie ne peut pas
être le pur exposé de la vérité qu’elle devrait accepter provisoirement
d’en rester éloignée, soit par impuissance à saisir la vérité, soit par
incapacité de l’enseigner telle quelle à ceux qui restent dans
l’erreur ? De toute façon, cette relation entre la philosophie et
la fiction est paradoxale, et mérite d’être étudiée.
Comme on le voit, la
question des fictions est l’une de celles où la philosophie se trouve
amenée à réfléchir à ce qui la nie déjà en tant qu’activité discursive,
à ce contre quoi elle doit, semble-t-il, lutter pour se poser, à ce qui
constitue donc son opposé dans cette perspective. Dans la mesure où
elle se définit par rapport à la vérité et au discours vrai, en tant
qu’elle vise la vérité et qu’elle doit trouver la vraie méthode, ou le
vrai chemin vers elle, et le chercher et l’exprimer dans un discours
qui soit lui-même déjà informé par la vérité, elle se trouve confrontée
à tout ce qui nie ce type de conception et de discours, ou à ce qui lui
reste étranger. En effet, la philosophie ne trouve pas son discours
comme quelque chose qui lui soit déjà donné, sous la simple forme de la
norme d’un genre, qu’il lui suffirait d’appliquer, par exemple, mais
elle doit l’élaborer. C’est pourquoi il se pose pour le philosophe la
question de savoir en quoi son discours se distingue de tous ceux qu’il
ne retient pas comme correspondant à son intention. Et c’est sur ce
fond de tout ce qui ne constitue pas son propre mode de discours que
celui-ci se définit. Ces autres discours peuvent être de diverses
natures, tels que le bavardage, la narration, l’expression poétique ou
la fiction. Or la fiction a pour nous cet intérêt qu’elle n’est pas
simplement en compétition avec la philosophie, comme le discours faux
ou seulement incertain de l’opinion, par exemple, mais qu’elle paraît
s’y opposer plus radicalement en refusant même le souci de vérité, qui
est justement abandonné dans la fiction. On peut donc penser que le
discours philosophique doit particulièrement se poser par contraste
avec les fictions, qui en contestent peut-être le plus radicalement
l’intention.
Par conséquent, dans
l’effort pour distinguer le discours vrai de la fiction et établir
entre eux une frontière, c’est toujours la question de la définition de
la philosophie elle-même qui se pose.
2. Position du problème
Pour manifester
l’opposition entre la fiction et la philosophie, je l’ai rapportée à
celle de la fausseté et de la vérité. Et il est vrai que, dans la
mesure où le vrai a un rapport avec la réalité, tandis que la fiction
se rapporte à l’irréel, on peut considérer que la vérité se réfère à la
réalité alors que la fiction la contredit. Mais la relation n’est pas
si simple. Car la philosophie n’est pas la pure expression de la
vérité, mais aussi sa recherche. Autrement dit, la philosophie n’est
pas une sorte de représentation vraie de ce qui est, mais elle est
d’abord une activité. Dans cette mesure, son rapport à la vérité n’est
pas statique, comme le serait celui d’une théorie achevée à l’objet
qu’elle décrit et explique. Or le faux s’oppose au vrai d’abord dans le
sens où il représente une absence de correspondance entre ce qui est
affirmé et la chose elle-même que vise l’affirmation. Une proposition
est vraie ou fausse, non pas tant dans son intention que dans sa
relation avec son objet. En revanche, la philosophie, en tant qu’elle
est une activité, est davantage de l’ordre de la méthode que de la
théorie achevée, et c’est d’une manière dynamique qu’elle se rapporte à
la vérité qu’elle cherche. Or en ceci, elle se rapproche de la fiction,
car cette dernière n’est pas non plus seulement un résultat, un manque
de correspondance effectif entre la fiction achevée et la réalité,
parce qu’elle ne la représenterait pas fidèlement, mais elle est
également une forme d’activité de la pensée qui se rapporte au réel
d’une manière particulière, en renonçant justement à la prétention de
le représenter fidèlement, et en s’ingéniant justement à en prendre
distance et à inventer quelque chose qui n’y appartient pas. Il y a
donc dans la fiction une intention de fausseté, si l’on peut dire,
qu’il n’y a pas dans ce qui est simplement faux, et qui résulte
généralement d’une erreur, c’est-à-dire d’un défaut dans l’essai pour
atteindre le vrai. On tombe dans l’erreur et la fausseté sans le
vouloir la plupart du temps, et même s’il est possible de le vouloir
d’une manière indirecte, dans la mauvaise foi, par exemple, il
n’appartient pas à la nature de la fausseté qu’elle soit recherchée. Et
même, la fausseté est si peu compatible avec la conscience de son
existence que reconnaître le faux pour faux, c’est aussitôt revenir au
vrai, puisque lorsqu’on affirme la fausseté de ce qui est faux, c’est
la vérité à ce sujet qu’on reconnaît. Il semble donc que la fausseté
soit quelque chose qui arrive essentiellement à l’intention de viser le
vrai, comme un défaut non voulu, et qu’on ne peut guère vouloir, du
moins consciemment. En ce sens, c’est plutôt la science et la
philosophie qui risquent de tomber dans l’erreur et de prendre
justement le faux pour le vrai, cette manière de considérer le faux
comme vrai le définissant pour ainsi dire. Car rien n’est faux, si je
ne le prends pas à tort pour vrai. Au contraire, dans la fiction il y a
recherche de quelque chose qui ne corresponde pas à la vérité ou à la
réalité. La distance par rapport au réel n’est plus un accident comme
dans le cas de la fausseté, mais elle est recherchée. Dans la fiction,
on trouve donc ce qui paraissait contradictoire pour la fausseté, à
savoir une inadéquation, une non-vérité, qui est non seulement reconnue
pour telle, mais recherchée également. Car, dans le cas de la fiction,
il n’est pas contradictoire de reconnaître que nous ne nous trouvons
pas dans la réalité, qu’il n’y a plus de correspondance avec ce qui
est, mais imagination de quelque chose qui en dévie. C’est même la
façon dont la fiction se présente habituellement. Tandis que la
fausseté se cache derrière la vérité qu’elle imite et déforme, la
fiction se montre et affirme sa distance par rapport à ce qui est. Il
n’y a plus de contradiction parce que justement, tandis que la fausseté
s’affirme comme vraie, la fiction y renonce et se pose aussitôt comme
décalée par rapport à ce que nous pensons savoir vrai ou réel.
Je remarquais que la
fiction a ceci de commun avec la philosophie qu’elle comporte un aspect
dynamique. En effet, justement parce qu’elle ne cherche pas à coïncider
avec ce qui est, ni à faire croire qu’elle est vraie, la fiction ne se
présente pas comme découlant de la réalité, mais comme provenant d’une
invention indépendante par rapport à la puissance qui engendre le monde
réel. Il semble que, dans la fiction, nous ne soyons pas invités à
trouver une représentation fidèle du monde tel qu’il est, comme un
reflet de la réalité, mais à participer à l’invention d’autres mondes,
différents du monde réel et posés à une certaine distance de lui, et
dans une certaine opposition par rapport à lui, même si bien des
similitudes sont conservées. Si, dans l’ambition de dire la vérité,
l’esprit paraît se soumettre à ce qui est et chercher à s’y conformer,
à s’y modeler autant que possible, au contraire, dans la fiction, il se
donne la liberté de le reformer selon d’autres principes, qui ne sont
plus ceux du monde réel, mais ceux de l’esprit qui se les donne pour
guides dans son invention, de sorte qu’il soumet la figure du monde à
ses propres lois, plutôt qu’il ne plie ses représentations à celles de
la réalité. Il n’y a pas de fiction dans les histoires, tant qu’on se
tient à ce qui s’est passé effectivement, mais la fiction apparaît
lorsque les événements réels sont négligés en tout ou en partie, pour
faire place à d’autres événements, qui ne sont pas posés par erreur
comme représentant les événements historiques, mais affirmés comme des
produits d’une invention propre et qui veut être perçue comme telle.
En ce sens, la fiction
est plus radicalement opposée à la vérité que la fausseté, puisque
celle-ci conserve la prétention au vrai, tandis que la fiction
l’abandonne ouvertement. Et par conséquent, entre la fiction et le
discours vrai que cherche la philosophie, il paraît y avoir
l’opposition la plus entière. Ne faut-il pas voir là deux activités de
sens contraire, l’une visant à retrouver ce qui est et à le reconnaître
comme tel, et l’autre ne s’en souciant pas et cherchant au contraire à
s’élancer dans le domaine de ce qui n’est pas ? La fausseté est en
quelque sorte un faux pas dans la direction du vrai, alors que la
fiction est une marche déterminée et consciemment assumée dans la
direction opposée.
On pourrait reprendre
cette opposition en l’associant à celle qu’on voit généralement entre
les deux facultés de la raison et de l’imagination. Car nous nommons
habituellement raison la faculté par laquelle nous jugeons de ce qui
est vrai, et imagination au contraire celle par laquelle nous
produisons des représentations à notre gré, sans nous soucier de savoir
si elles correspondent ou non à quelque chose de réel ou de véritable.
Autrement dit, la raison nous semble devoir fonder les entreprises de
caractère scientifique, parmi lesquelles la philosophie, en tant
qu’elle comporte évidemment un aspect de connaissance, tandis que
l’imagination est plutôt à l’origine de la poésie et des arts en
général, dont le but n’est pas de nous faire découvrir la vérité, mais
de plaire en satisfaisant notre goût et en nous permettant de laisser
jouer notre libre pouvoir de penser, sans plus l’enchaîner à la norme
de la réalité. Il semble en effet que l’une des différences principales
entre la raison et l’imagination réside dans leur différent rapport aux
règles, la raison se caractérisant par la rigueur avec laquelle elle se
soumet aux règles, à celles, internes, de la logique pour commencer, à
celles, externes, de la correspondance avec la réalité, ensuite. Par
opposition, l’imagination, qui ne s’interdit certainement pas
d’utiliser les relations logiques et des éléments de la représentation
du monde réel, ne s’y astreint pas pourtant, et se plaît même à
contrevenir ouvertement aux règles de la cohérence et de l’adéquation
au réel.
Il est vrai que cette
opposition entre l’imagination et la raison n’est pas entière. Car
l’imagination ne bouleverse pas d’un seul coup toutes les règles, et
elle ne se défait pas de tout rapport à la réalité. Elle se contente de
s’y rapporter librement ou d’une manière non rigoureuse, et
volontairement plus ou moins lâche. C’est toujours sur un certain
nombre de points seulement que l’imagination se dégage des règles du
vrai ou du vraisemblable. Certes, l’imagination peut abandonner le
terrain du vraisemblable aussi, mais elle ne le fait que d’une manière
limitée. Le plus souvent, les inventions de l’imagination obéissent à
certains critères de vraisemblance, surtout si elles sont relativement
développées, comme dans une œuvre littéraire par exemple. Or la
vraisemblance, comme le mot le dit, se rapproche du vrai en ceci au
moins qu’elle doit y ressembler. Elle est en quelque sorte un
assouplissement des règles selon lesquelles on devrait juger
strictement de ce qui est vrai. Par conséquent, on peut dire que, dans
la mesure où elle se conforme à la vraisemblance, l’imagination ne
répudie pas les règles de la raison, mais se contente de les prendre
moins rigoureusement ou plus librement. D’autre part, la raison, qui
cherche plus que la vraisemblance en principe, ne la refuse pas non
plus pourtant. S’il était en effet possible de connaître la vérité
absolue, il est certain que la raison ne se satisferait de rien de
moins. Dans la mesure où une telle connaissance nous est impossible, la
raison, elle aussi, assouplit ses propres critères pour se contenter de
ceux de la vraisemblance partout où elle ne peut pas procéder plus
rigoureusement. Il faut donc remarquer que la vraisemblance est un lieu
où la raison et l’imagination se rencontrent, de telle manière qu’il
doit être difficile de les distinguer précisément en ce point.
La recherche de la
science, parce qu’elle est recherche et non science achevée ou absolue,
ne peut que se trouver à une certaine distance de ce qu’elle cherche, à
savoir la vérité. Par là, elle se trouve dans le lieu même qui est
aussi celui de l’imagination. Et ses procédés semblent en partie les
mêmes. En effet, faute de connaître intuitivement la réalité telle
quelle, nous tentons de la connaître par des approximations, qui sont
des représentations que nous nous en faisons en partie à partir de son
observation, mais en partie aussi par une activité d’invention de
représentations dont nous savons qu’elles ne correspondent
immédiatement à rien de ce que nous pouvons reconnaître plus
directement comme réel, et qui s’éloignent donc explicitement du vrai.
C’est ainsi que nous faisons des hypothèses, pour lesquelles nous
n’avons pas au départ d’assurance qu’elles se confirmeront. Or la pure
invention de ces hypothèses est difficile à distinguer d’une invention
imaginaire, et on peut même penser qu’elles se confondent. N’est-ce pas
en somme d’imagination que le savant a besoin pour élaborer ses
hypothèses ? Et d’autre part, les inventions de l’imagination,
d’abord gratuites, ne peuvent-elles pas se révéler parfois utiles comme
hypothèses dans le processus d’une recherche scientifique ? Sans
vouloir trancher au scalpel les champs respectifs de l’imagination et
de la raison, et en laissant donc subsister l’idée d’une zone floue
entre les deux, où elles se rejoignent, pour se fondre ou s’assister
mutuellement, on peut remarquer pourtant que si les deux types
d’invention de représentations fictives ne se distinguent peut-être pas
immédiatement, strictement prises en elles-mêmes, elles apparaissent
pourtant comme différentes dès qu’on les considère dans le mouvement
plus large dont elles font partie. Dans le cas de l’invention purement
imaginative, la vraisemblance n’intervient que comme un moyen de donner
une certaine consistance à la fiction elle-même, dans son indépendance
et sa distance par rapport à la réalité. Ainsi, par exemple,
l’imagination peut s’amuser à créer une certaine illusion, à faire
vrai, non pas dans l’espoir de se rapprocher ainsi du vrai, mais au
contraire, dans l’intention de poser et de faire tenir autant que
possible sa fiction dans son autonomie, face au réel, en empruntant
quelque chose à la force de celui-ci pour le transfuser dans son double
fictif. En effet, dans une peinture en trompe-l’œil ou dans un roman
réaliste, il ne s’agit pas de représenter vraiment la réalité telle
qu’elle est, mais de nous faire adopter comme presque réelle une
représentation que nous reconnaissons par ailleurs comme fictive. C’est
pourquoi par exemple, une peinture en trompe-l’œil est quelque chose de
tout différent d’une fenêtre, et que, même si dans une certaine
perspective, elles peuvent avoir une apparence identique, elles
diffèrent dans leur fonction, l’une donnant à voir une fiction, l’autre
le monde au delà du mur où la peinture se tient. Si l’on tient donc
compte de leurs fonctions différentes, on comprend que nous hésitions
habituellement à dire des hypothèses ou des modèles scientifiques
qu’ils soient des fictions comme les mondes élaborés par l’art et
l’imagination, puisque les uns conservent l’ambition de représenter la
réalité telle qu’elle est vraiment, même si elle accepte de se poser à
une certaine distance et à introduire provisoirement des déformations,
faute de pouvoir faire mieux, tandis que l’art se propose au contraire
de poser ses représentations comme valant pour elles-mêmes, quand bien
même elles empruntent au réel pour se fortifier dans leur être propre.
Or nous avons vu que nous pouvions faire une distinction entre le faux
et le fictif, l’un n’étant que par erreur à distance de la réalité
qu’il cherche à rejoindre, tandis que l’autre atteint au contraire son
but dans cette distance et différence. L’hypothèse n’est que
vraisemblable, parce qu’elle garde encore une part inconnue de
fausseté, qu’il s’agira de corriger, et elle existe en vue de permettre
cette correction, et c’est pourquoi elle est posée dans ce statut
provisoire ou hypothétique. Au contraire, l’invention de l’imagination
est vraisemblable dans un autre sens : non pas parce qu’elle
cherche la ressemblance parfaite qui nous permettra de voir à travers
elle la réalité, mais en tant qu’elle utilise l’appui d’une certaine
apparence de vérité pour poser ce qui n’est pas la vérité et que nous
ne comprenons qu’en en reconnaissant aussi le caractère irréel.
Mais il semble qu’il y
ait entre l’invention poétique et l’invention scientifique, si je puis
dire, une différence plus grande que la simple différence de fonction.
N’y a-t-il pas aussi entre les deux une différence d’usage à la fois de
la langue et de l’imagination elle-même ? Alors que la poésie
s’efforce généralement à donner à ses images une sorte de présence
sensible forte, concrète, le langage de la science vise d’habitude à
une grande abstraction, de sorte qu’on n’y retrouve pas immédiatement
la réalité décrite, sinon par un effort de reconstruction de toute la
théorie à travers son système de relations abstraites entre des
concepts eux-mêmes très abstraits. Car une hypothèse scientifique n’a
de sens que dans la mesure où elle s’intègre ou peut s’intégrer à de
tels systèmes conceptuels abstraits. Et par conséquent, elle ne
représente pas un monde par elle-même, en dehors de tout l’appareil
théorique dans lequel elle vient s’insérer. Or on reconnaît là l’une
des raisons importantes pour lesquelles la formation des hypothèses
relève de la raison plutôt que de l’imagination. En effet, il ne s’agit
pas en science d’avancer des hypothèses directement à partir de son
expérience immédiate, en laissant travailler son imagination à
l’aventure, mais il faut se situer dès le départ dans le contexte
précis de la théorie qu’il s’agit de modifier, et de calculer pour
ainsi dire les diverses possibilités de développement qu’elle présente,
c’est-à-dire de se situer dans le cadre de sa cohérence, et souvent non
seulement de sa cohérence actuelle seulement, mais également de sa
cohérence future, une fois l’hypothèse intégrée. Tout cela exige le
travail intensif de la raison plutôt qu’une inspiration de caractère
imaginatif, même s’il lui laisse une place. Au contraire, la poésie
n’aurait presque plus d’effet si elle commençait par se situer dans une
telle théorie abstraite. Il lui faut prendre le monde dans l’expérience
plus immédiate que nous en avons, y compris dans l’expérience plus
immédiate que nous pouvons avoir des représentations scientifiques de
notre réalité, pour élaborer à partir d’elles de nouvelles images, qui
tirent leur force de leur lien à ces éléments concrets de l’expérience
et de la manière inhabituelle et séduisante dont l’imagination les
relie pour nous transporter comme dans un monde voisin du nôtre. Ce
qu’elle demande pour être comprise, ce n’est donc pas un grand travail
rationnel, qui relie l’image poétique à une théorie générale, mais une
capacité de réactualiser la composition imaginaire dans sa force et
d’en saisir le caractère étonnant et singulier.
Peut-être cette forme
d’invention imaginaire de caractère poétique ainsi envisagée est-elle
plus décidément étrangère aux sciences abstraites, en tant justement
qu’elles se définissent comme la tentative de connaître par
l’intermédiaire de l’élaboration de théories relativement vastes et
abstraites. Mais toute la recherche de la connaissance ou de la vérité
n’a pas lieu de cette manière exclusivement. Pour une bonne part, dans
les religions notamment, il y a la prétention de rejoindre la vérité,
et même une vérité plus fondamentale et absolue que celle des sciences
abstraites, par des moyens qui se rapprochent davantage de ceux de
l’imagination poétique que nous avons décrits que des procédures
scientifiques. Au lieu de l’essai d’adapter des concepts abstraits à
une expérience systématiquement réglée de la réalité, il s’agit là de
réveiller une intuition de la vérité par des images puissantes et
évocatrices par elles-mêmes, destinées à expliquer notre monde en
faisant voir souvent une réalité derrière la réalité habituelle que
tentent de comprendre les sciences théoriques. On pourrait nommer
mythes ces explications poétiques de la réalité. Le procédé principal
du mythe est la métaphore, c’est-à-dire une certaine désarticulation du
langage courant destiné à susciter un travail de l’imagination pour
établir un nouveau rapport entre les termes en leur donnant de nouveaux
sens, selon des analogies plus ou moins directes. Au contraire,
l’élaboration théorique de concepts vise à établir un lien pour ainsi
dire plus propre, plus littéral, entre le langage et le monde, où les
termes se réfèrent d’une manière systématiquement réglée à leur objet,
où l’invention imaginaire est le plus possible exclue. On voit donc
combien, entre ces deux méthodes, l’opposition est radicale, et il
paraît difficile de vouloir les unir dans une même méthode, toutes les
deux orientant le discours dans des sens contraires.
Il est pourtant
évident que la philosophie recourt à la fois à la théorie et au mythe,
à l’élaboration conceptuelle abstraite et à la métaphore. Il y a des
préférences diverses entre les philosophes pour ces deux procédés, et,
tandis que les uns excluent plus ou moins l’un ou l’autre, la plupart
les mélangent à des degrés divers. Cette question du rapport entre la
science et le mythe, le concept et la métaphore, en philosophie est
bien connue. Et il pourrait sembler que notre question du rapport entre
la fiction et la philosophie s’y ramène finalement. Rien n’interdit à
priori de s’intéresser à cette question du rapport entre mythe et
philosophie. Mais on a peut-être justement trop tendance à présupposer
que le rôle de l’imagination en philosophie est celui de l’intégration
des mythes ou de l’usage de la métaphore, et à croire que la
philosophie se distingue de la science abstraite justement par le fait
qu’elle accepte la métaphore que l’autre rejette en principe. Il est
plus intéressant de constater que la fiction ne se confond pas avec le
mythe et qu’il y a donc une question de son rapport avec la philosophie
qui est indépendante du problème du rôle qu’y joue le mythe. En quoi la
différence consiste-t-elle donc ? Nous avons remarqué que la
fiction tend essentiellement à poser, à côté du monde réel, un autre
monde qui y ressemble par certains aspects, mais en diffère
explicitement par d’autres. Or tel n’est pas le cas du mythe. Comme la
science, il vise à la vérité, c’est-à-dire à une représentation
adéquate de la réalité, avec la différence qu’il utilise pour élaborer
cette représentation d’autres moyens. La métaphore, dans cet usage, ne
change rien à l’orientation du discours vers la vérité, c’est-à-dire
vers la recherche d’une correspondance plus parfaite avec la réalité.
Si je dis que la pierre tombe selon la loi de l’attraction universelle,
ou si j’explique métaphoriquement sa chute en disant qu’elle cherche le
lieu où elle pourra se reposer et y tend comme un être animé, je
prétends toujours expliquer le même monde réel, et j’espère toujours
avoir trouvé la représentation qui correspond le mieux à ce qui y
arrive véritablement. Certes, dans un cas, je fais appel à un travail
plus important de la raison, tandis que dans l’autre, je fais plutôt
appel à l’imagination commune, mais cela ne modifie pas la fonction
essentielle de ces deux types d’explication. C’est d’ailleurs pourquoi
ces deux sortes d’explications peuvent entrer directement en
concurrence, et c’est sans doute aussi pourquoi la question de l’usage
du mythe et de la métaphore en philosophie est l’objet d’un vieux
débat, qui est pour une bonne part aussi celui du rapport entre la
philosophie, la religion et la théologie.
Contrairement à ce que
nous avons vu à propos de la fiction, le mythe ne pose pas le problème
d’une affirmation explicite de ce qui pourrait paraître une fausseté si
on le rapportait à une intention de vérité. Les images métaphoriques,
même si la métaphore est développée au point de prendre la forme de
tout un petit récit avec son monde propre, n’affirment pas ce monde
imaginaire comme tel, mais le posent uniquement comme signifiant
quelque chose de notre réalité de manière à nous en révéler un aspect
vrai. La métaphore ne peut pas fonctionner comme métaphore si les
termes n’y sont pas rapportés à autre chose que ce qu’ils signifient
directement, si bien que c’est encore de la réalité qu’ils parlent — ou
du moins ils se réfèrent à l’objet sur lequel porte le discours dans
lequel la métaphore vient s’intégrer, car il n’est pas impossible
naturellement d’utiliser également des métaphores à l’intérieur de
fictions. Au contraire, ce qui est dit dans une fiction ne se rapporte
plus à un autre monde que celui que construit la fiction elle-même, et
c’est pourquoi, tandis que la fiction élabore un monde concurrent du
monde réel, la métaphore signifie seulement certains traits supposés
cachés du monde dans lequel elle apparaît. La question de l’usage de la
métaphore en philosophie est donc celle de savoir dans quelle mesure il
est possible de trouver un langage propre pour l’expression de tout ce
qui peut être l’objet de la réflexion philosophique, c’est-à-dire de
savoir s’il est possible d’élaborer des concepts précis pour désigner
chacun de ses objets, ou si au contraire la philosophie ne peut
exprimer certaines vérités que d’une manière indirecte, en suscitant
une invention de la part de l’imagination. En revanche, la question du
rapport entre la fiction et la philosophie est celle de savoir comment
la recherche de la vérité peut ou non se lier à la pratique de la
fiction, qui pose justement des mondes explicitement non réels et non
véritables en ce sens.
Alors qu’il paraît
vraisemblable dès le départ que la philosophie puisse user de la
métaphore, mais que la question est de savoir s’il est de bonne méthode
de s’arrêter à cet usage ou même de le permettre, il semble au
contraire qu’entre la philosophie et la fiction, l’opposition soit plus
radicale, ainsi que nous l’avons remarqué dès le départ, dans la mesure
où la fiction refuse l’optique de la recherche de la vérité, et se
propose même de la contredire ou de la mépriser. En d’autres termes, si
la philosophie est curieuse de connaître les choses telles qu’elles
sont, la fiction paraît s’intéresser à les voir telles qu’elles ne sont
pas en réalité. Il y a certes l’idée que nous avons avancée auparavant,
d’une sorte de fiction partielle, comme dans le cas de l’hypothèse ou
du modèle théorique, dont on admet d’avance l’inadéquation partielle
par rapport à ce qui est vraiment, mais qu’on accepte provisoirement,
dans le but de transformer la théorie et de la rendre progressivement
plus adéquate à ce qu’elle doit expliquer. Dans ce cas, il est
nécessaire de confronter cette fiction provisoire à un autre critère,
extérieur à elle, en fonction duquel il deviendra possible de la
transformer. C’est par exemple la fonction qu’a l’expérience pour les
sciences. Dans ce cas, la fiction ne devient utilisable que dans la
mesure où sa tendance à se rendre autonome est contredite, et où elle
est soumise à des règles qui lui restent extérieures, et c’est la
raison pour laquelle j’hésitais à voir dans ces modèles et hypothèses
de véritables fictions. On peut imaginer un tel usage en philosophie
aussi. Mais il se pose alors la question de savoir quel est le critère
qui doit permettre d’appuyer sur les fictions utilisées un jugement
externe. Dans la mesure où la philosophie remet en question les
critères habituels, tels que l’expérience ou les divers types de
cohérence, dans le but d’en faire la critique, il ne lui est pas
possible de se fonder sur eux et d’y soumettre par principe la fiction.
En revanche, si la philosophie permet à la fiction de se développer
librement, dans son propre ordre, alors on ne voit pas ce qui la
retiendra de s’y engouffrer totalement et de perdre son exigence de
vérité. A première vue, il semble qu’elle doive donc se garder de
l’utiliser et la considérer simplement comme un moyen qui lui est
profondément étranger, en ce qu’il n’est pas maîtrisable par elle. En
effet, ce par quoi la fiction s’oppose à la philosophie, ce n’est pas
tel ou tel trait partiel dans chaque cas particulier, qu’il serait
possible de corriger en se fondant sur un critère qui n’en serait pas
affecté, mais, du fait de l’aspect critique radical de la philosophie
réclamant la remise en question de tout critère, l’opposition tombe sur
le point essentiel, à savoir l’exigence de vérité elle-même, de sorte
qu’une philosophie fictive serait justement une philosophie qui aurait
abandonné cette exigence et qui deviendrait pour cette raison pure
fiction, et cesserait d’être philosophie, en tant que celle-ci paraît
se définir par cette exigence de vérité.
Pourtant, de l’autre
côté, il va de soi que la philosophie ne peut pas se passer de la
fiction. Sa fonction critique, que je pose comme constitutive de son
essence, dans la mesure où elle en a une, l’oblige à prendre du recul
par rapport à tout ce qui se présente comme vrai, comme critère, comme
norme de la connaissance. Si la vérité était patente, elle nous serait
donnée, et nous ne la chercherions pas. Nous la reconnaîtrions
automatiquement. Si nous la cherchons, c’est que, d’une manière ou de
l’autre, elle reste cachée. Or, comme nous croyons pourtant la
percevoir d’une certaine manière, ne serait-ce que parce que nous la
concevons comme ce que nous voulons atteindre, il faut qu’elle se cache
sous des apparences, qui la laissent transparaître et la voilent du
même coup. Et si l’apparence du vrai n’est pas la vérité, mais
justement une apparence trompeuse, la fonction critique de la
philosophie se justifie, jusque dans son extrême radicalité. Car tant
que nous n’avons pas le critère du vrai, la vérité elle-même, nous
devons nous méfier des apparences, et notamment de ce qui se présente
comme critère. Or ce doute s’exerce en sondant les possibilités selon
lesquelles ce qui se présente comme vrai pourrait n’être pas la vérité,
c’est-à-dire en envisageant les possibilités que le vrai réside
ailleurs que dans ce qui se présente comme tel. Bref, par rapport à ce
qui se pose pour nous comme vrai, le philosophe doit, pour en faire la
critique, concevoir la possibilité que les choses soient autrement que
selon cette figure vraie qu’elles nous présentent. Et cette possibilité
d’un être des choses qui ne corresponde pas à la réalité, du moins à la
réalité telle qu’elle s’impose comme telle à nous, c’est précisément la
fiction. Et c’est justement parce que la fiction pose un monde
différent du monde réel, et qu’elle le pose non comme faux,
c’est-à-dire comme visant inadéquatement ce monde réel auquel elle
devrait se référer comme sa norme ultime, mais comme subsistant en soi
dans sa distance par rapport à ce monde, en concurrence avec lui en
quelque sorte, comme se créant sa propre norme indépendante, avec
laquelle seule elle veut coïncider, que l’invention de fictions a en
soi une valeur critique en ce qu’elle peut contester la prétention au
vrai de ce qui se présente comme tel, parce qu’elle commence par ne
plus accepter la norme impliquée dans cette prétention. En ce sens,
loin que la philosophie s’oppose à la fiction, elle paraît même se
confondre totalement avec elle en tant qu’elle se veut radicalement
critique. Il est vrai qu’alors elle menace de s’abolir elle-même, en
critiquant jusqu’à son ambition de trouver enfin la vérité par cette
incessante critique, et en devenant ainsi pur déploiement de la fiction.
Il peut donc sembler
que si, dans les sciences, la fiction n’a qu’une fonction heuristique
provisoire, à ce point encadrée par les normes rationnelles qu’elle en
perd pour une bonne part son caractère fictif, au contraire, dans la
philosophie, elle tend à devenir hégémonique et à se confondre avec un
aspect essentiel de l’activité philosophique, à savoir la critique.
Néanmoins, s’il est vrai que la fiction a comme telle un effet
critique, en tant qu’elle conteste tel aspect ou tel autre de la norme
du réel, ou même qu’elle conteste toujours le réel dans son ensemble du
seul fait qu’elle prétend pouvoir se poser en concurrence avec lui —
même là où elle l’utilise, quoique à ses propres fins —, il n’en reste
pas moins que cette fonction critique n’est pas la même dans toute
fiction, qu’elle n’est pas aussi radicale en chacune non plus. Il y a
des fictions dont le pouvoir critique est faible, si faible qu’elles
paraissent davantage confirmer les normes habituelles de la réalité que
les contester. Il y en a d’autres dont la portée critique est très
grande, mais qui ne peuvent guère convaincre, et ne parviennent pas à
se justifier face à la réalité à laquelle elles s’opposent. Bref, la
fonction critique des fictions est à son tour un objet de réflexion et
de jugement. Et quand on les considère dans cette perspective, il
semble qu’on ne s’y livre plus simplement, mais qu’on se tienne
également hors d’elles, pour les comparer à d’autres fictions et à ce
qui passe pour réel, et juger ainsi de leur puissance critique. Or
n’est-ce pas justement par cet usage critique réfléchi de la fiction
que la philosophie se distingue de la pure fiction ? Mais comment
le fait-elle ? Pourquoi, si elle peut se rapporter à une autre
norme, extérieure à toute fiction, ne s’y fixe-t-elle pas aussitôt,
comme au lieu même de la vérité ? Pourquoi dans ce cas a-t-elle
encore besoin de la fiction, plutôt que de se contenter de la critique
exclusive du faux à partir de la norme du vrai ? Mais, évidemment,
comment saurait-elle qu’elle possède cette norme, si elle la
cherche ? Et à partir de quoi jugera-t-elle alors de la pertinence
critique des fictions auxquelles elle doit bien se référer pour opérer
la mise en question radicale qui la caractérise ?
On voit que le lien
entre la philosophie et la fiction est très ambigu. D’un côté, elles
s’excluent réciproquement par leur rapport inverse à la vérité. De
l’autre elles tendent à se confondre dans leur recul par rapport à tout
ce qui se pose comme vrai, sans pouvoir interdire justement d’autres
possibilités, qui peuvent s’affirmer à côté de cette supposée norme de
la réalité. On voit donc la philosophie utiliser des fictions dans ses
raisonnements, mais on voit également des fictions prendre elles-mêmes
la fonction de la philosophie et se développer comme réflexion
philosophique. Une manière de comprendre la nature difficilement
saisissable de la philosophie est donc de voir comment la philosophie
use de la fiction, et se démarque peut-être d’elle, et comment aussi la
fiction devient le lieu de la philosophie, et en constitue de cette
manière un caractère essentiel.
Dans ce but, je vous
propose d’étudier deux types de textes. D’abord, et plus rapidement,
des textes dans lesquels des philosophes utilisent des fictions de
manière plus occasionnelle, et leur donnent ainsi un rôle délimité dans
leur entreprise, afin de voir à la fois par quel aspect la fiction
s’intègre à la réflexion philosophique et par quel aspect elle en reste
distincte. Ensuite, j’aimerais que nous examinions des textes dans
lesquels une réflexion philosophique prend la forme de la fiction, afin
de voir comment cette forme, qui paraît à certains égards opposée à
celle de la philosophie, peut pourtant aussi devenir sa forme propre.
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