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Automne 1995
Annonce
Pour certains,
l’éthique est une partie de la philosophie en tant que théorie de ce
qui concerne la morale. Pour d’autres, elle est la philosophie même
envisagée sous son aspect pratique. Dans la mesure où l’éthique n’est
justement pas simple théorie, mais discours édifiant, prescription,
exercice de sagesse, etc., elle implique des discours spécifiques dont
il s’agit d’analyser les propriétés.
Dans cette recherche,
le séminaire étudiera quelques textes d’éthique divers de philosophes
tels que Montaigne, Spinoza, Kierkegaard, Nietzsche, Hare, etc., dont
la liste retenue est la suivante :
La Rochefoucauld, Maximes
Kierkegaard, Miettes philosophiques
Nietzsche, Par-delà le bien et le
mal
Montaigne, Essais, livre 1
Spinoza, Éthique
Introduction
1. Thème
Le thème de ce
séminaire est la question de la nature des discours de l’éthique. En
tant que l’éthique se présente simplement comme une discipline
philosophique parmi d’autres, comme la métaphysique, l’esthétique, la
théorie de la connaissance, etc., il semble d’abord que son discours ne
pose pas de problème particulier, parce qu’il est simplement celui de
la philosophie en général. Et si l’on conçoit la philosophie comme une
sorte de science, divisée justement en plusieurs disciplines
particulières, dont l’éthique, alors il semble que le discours de
l’éthique soit non seulement celui de la philosophie en général, mais
celui de la science, plus généralement encore. Pourtant, cette
conception de la philosophie comme science, et de l’éthique comme
discipline scientifique n’est pas la seule. On trouve parmi les
philosophes nombre de moralistes, qui ne se contentent pas de réfléchir
abstraitement sur l’éthique, mais qui prétendent élaborer des positions
morales et intervenir dans la formation morale des hommes. Dans ces
conditions, il n’est plus possible de supposer à priori que les
discours de l’éthique se réduisent simplement au discours théorique des
sciences, et il s’agit de déterminer s’il a éventuellement des traits
spécifiques.
Comme l’éthique est
liée à la philosophie, dont elle est une branche ou une face, selon
qu’on veut concevoir leur lien d’une manière plus lâche ou plus
étroite, le problème posé concernant la manière dont l’éthique peut
agir moralement, plutôt que de se renfermer dans une pure recherche
théorique, se rapporte à la question plus générale de la nature des
discours de la philosophie. Dans ces conditions, si l’éthique est une
branche de la philosophie, alors non seulement la nature du discours de
la philosophie détermine celle du discours éthique, mais inversement la
nature du discours philosophique elle-même est déterminée par le fait
qu’elle est éthique dans l’une au moins de ses disciplines. Et s’il se
trouvait que le lien entre la philosophie et l’éthique soit plus
intime, voire, à la limite, que la philosophie se confonde avec
l’éthique, comme cela semble être le cas chez certains moralistes ou
philosophes (comme Socrate, Épictète, Sénèque ou Montaigne), alors les
deux questions, de la nature du discours de la philosophie et de
l’éthique se confondraient. Quoi qu’il en soit, tant que l’éthique n’a
pas été séparée de la philosophie, les deux questions restent liées, et
il importera d’une part de tenir compte du caractère philosophique de
l’éthique, et d’autre part de tenir compte de la portée des résultats
de la recherche sur la nature des discours de l’éthique pour définir la
nature du discours philosophique.
On voit donc que notre
problème touche à la question de la définition de la philosophie
elle-même. Car la forme pertinente du discours d’une discipline dépend
certainement de la nature de cette dernière. Et d’autre part, notre
question implique celle du rapport entre l’éthique et la philosophie,
c’est-à-dire que la nature de l’une et l’autre apparaissent comme
devant se comprendre ensemble.
2. Position du problème
Nous avons vu que
l’éthique pouvait être considérée comme une sorte de discipline
scientifique dans un sens large, c’est-à-dire comme une branche de la
philosophie, envisagée elle-même comme l’une des sciences, dont les
objets seraient par exemple, les lois de la logique, les principes
moraux et esthétique, la nature de l’être ou de la connaissance, et
ainsi de suite. Si tel était le cas, l’éthique, comme la philosophie,
serait en principe une science objective, non pas en ce sens qu’elle
éliminerait toute opinion subjective, mais au sens où elle serait, elle
aussi, science d’un certain objet, donné à la considération de tous,
comme le sont les objets des autres sciences. Dans cette hypothèse, le
problème que nous nous posons n’aurait pas lieu de nous retenir, ou du
moins, il deviendrait relativement facile à résoudre. Ou plutôt, il se
poserait dans les termes généraux suivants : quel doit être le
langage de la science ? La question a sans doute son intérêt
propre, mais on verrait mal pourquoi choisir de l’aborder à travers les
discours de l’éthique, plutôt que de choisir des disciplines plus
centrales, comme la physique, la biologie, la linguistique ou
l’économie.
Or, cette conception
de l’éthique comme théorie de caractère scientifique est très présente
dans notre culture. Elle est impliquée par exemple dans la notion d’une
éthique appliquée. En effet, s’il y a une discipline qui se soucie de
l’application, c’est dans la mesure où il existe une théorie pure,
qu’il s’agit d’appliquer, c’est-à-dire de mettre en œuvre dans les
conditions concrètes de notre réalité. L’analogie se fait ici avec les
sciences de la nature et les techniques, les unes cherchant à élaborer
des modèles théoriques abstraits pour rendre compte de la structure
naturelle du monde physique, les autres partant de ce fondement pour
appliquer ces théories à des problèmes pratiques concrets et leur
trouver des solutions. La disposition de l’esprit est différente en
principe dans ces deux activités. Pour le savant pur, les théories qui
expliquent la nature constituent son objet, de même que la nature à
expliquer, puisqu’il lui revient d’élaborer et de modifier ces théories
elles-mêmes. En ce sens, il s’agit de science fondamentale, en tant que
l’activité théorique porte sur l’ensemble de ce qui justifie la
théorie, y compris les principes de cette dernière. Et même si, dans la
pratique, la plupart des savants se contentent de faire porter leur
attention sur une partie seulement de la théorie au sein de laquelle
ils travaillent — et même sur une branche relativement dérivée de
celle-ci —, de sorte qu’ils ne sont guère en position, du moins
immédiatement, de toucher à ses fondements, il n’en demeure pas moins
qu’en principe ils sont concernés par ces derniers, et qu’ils peuvent
être amenés à les remettre en question sans sortir du cadre de leur
activité scientifique. En revanche, pour le chercheur technicien,
soucieux de science appliquée, le souci n’est plus celui de la théorie
dans son ensemble, et celle-ci est admise comme donnée. Ses fondements
sont acceptés par une sorte d’acte de foi en la science, un peu
semblable à celui du fidèle d’une religion face à ses mystères révélés.
Le regard du technicien est tourné vers les questions concrètes
d’application, en fonction d’une fin pratique à atteindre. Et même si,
par hasard, la recherche en science appliquée venait buter sur des
problèmes susceptibles de remettre en question certains fondements de
la science, ce serait de manière marginale, comme un effet secondaire,
qui ne concerne pas directement cette recherche, mais renvoie justement
à la compétence de la science fondamentale.
S’il y a une éthique
appliquée, en analogie avec la science appliquée, on s’attend donc à
trouver également une éthique fondamentale, dont la fonction serait de
chercher et d’établir les principes théoriques de l’éthique. Il y
aurait donc, dans l’éthique, deux types d’activités, et de recherche,
assez différents : d’un côté un souci des fondements, des
principes de toute action morale, une pensée théorique orientée vers la
pure théorie, sans souci direct des applications ; et de l’autre
une activité orientée vers ces applications, s’appuyant sur des
fondements théoriques acceptés par un acte de foi afin d’élaborer des
dispositifs pratiques, des procédures, permettant de résoudre les
problèmes qui se présentent dans la vie. Les chercheurs en éthique se
diviseraient donc en deux espèces : ceux qui ont choisi l’activité
plus théorique, qui ne considèrent le monde de l’action
qu’abstraitement, qu’en observateurs, et ceux qui ont choisi de se
confronter aux problèmes concrets de l’action, et qui, les yeux tournés
vers eux, ne font de la théorie qu’un outil, qu’ils utilisent, mais ne
construisent pas, même si, éventuellement, ils l’adaptent.
Mais quelles sont les
implications de cette analogie ? Il semble d’abord que le
philosophe qui se consacre à la réflexion morale sur les principes
doive, pour être un pur théoricien, rester étranger au domaine de
l’action. Quant au spécialiste de l’éthique appliquée, il devient une
sorte de technicien. En effet, l’éthique appliquée n’est pas en réalité
l’application concrète, car celle-ci n’a lieu que dans l’action
elle-même, tandis que, justement, l’éthique appliquée se considère
encore comme demeurant dans une certaine attitude théorique. Lorsqu’on
élabore des procédures générales, abstraites, pour la résolution de
certains conflits moraux, il n’est pas encore question d’entrer dans
l’action et de prendre effectivement les décisions qui s’imposent, mais
uniquement de mettre à la disposition des praticiens des modèles
théoriques, des outils, qu’eux seuls appliqueront ou utiliseront
concrètement, dans la pratique réelle. Si l’on considère maintenant la
cascade partant de l’éthicien pur, pour passer par l’éthicien appliqué
et aboutir au praticien, il semble que l’éthique soit considérée dans
ce mouvement comme la science d’un objet naturel, dont il s’agirait
d’établir les modèles théoriques, en le considérant d’abord en
lui-même, puis en le rapportant aux problèmes pratiques, de telle
manière qu’enfin l’homme d’action puisse adapter son action à lui, sans
avoir eu à le connaître vraiment. Il faudrait donc, dans cette
perspective, considérer l’objet de l’éthique comme une chose donnée
naturellement, envisageable théoriquement, et, une fois aménagée,
manipulable de manière purement utilitaire, comme les objets de la
technique. Et, si l’éthique se préoccupe nécessairement toujours de
l’action concrète, qui est toujours son objet, il faut maintenir
cependant que celui qui l’envisage de la manière la plus fondamentale
se trouve par là plus éloigné d’un degré de la pratique, même si, du
point de vue théorique, il semble au contraire devoir y plonger
d’autant plus qu’il la considère justement plus radicalement. A l’autre
extrémité, la pratique de l’homme d’action se présente comme apte à
être dirigée de l’extérieur, par une théorie qu’on puisse appliquer
sans plus la connaître vraiment, si bien que l’action morale paraît
devenir pour ainsi dire mécanique, sans plus aucun souci véritable pour
les principes éthiques. Bref, dans cette perspective, il faudrait
éventuellement considérer comme des accomplissements moraux les actions
d’animaux bien dressés, et, pourquoi pas, de machines étroitement
adaptées à un usage reconnu comme bon selon les théoriciens de
l’éthique fondamentale et appliquée.
Certes, peu de
philosophes accepteraient ces conséquences, si elles devaient bien
résulter dans cette radicalité de la conception scientifique ou
théorique de l’éthique. Pourtant, avec ou sans la distinction explicite
entre une éthique pure et une éthique appliquée, la conception
théorique de l’éthique que cette distinction implique est très
largement partagée. Et peut-être, inversement, la conception théorique
de l’éthique implique-t-elle la possibilité d’une telle gradation entre
la recherche sur les purs principes, d’un côté, et l’établissement des
procédures immédiatement applicables de l’autre. En effet, s’il faut
distinguer dans la morale deux domaines hétérogènes, d’un côté la
réflexion théorique, et de l’autre côté les décisions pratiques, alors
il se pose la question de savoir quelles peuvent être les médiations
entre les deux extrêmes. Et si la théorie est pure théorie, alors il
faut que la question de son application vienne s’ajouter à elle, dans
une certaine extériorité par rapport à elle, mais non sans rapport à
elle non plus. Par conséquent, il est nécessaire qu’il existe une
discipline orientée vers l’application, qui se rapporte d’un côté à la
connaissance théorique, non plus pour la développer, mais pour la
rapporter au monde de la pratique, et de l’autre côté aux problèmes
pratiques concrets qu’il s’agit de résoudre dans le monde de l’action.
La manière dont cette distinction s’opère exactement importe d’ailleurs
peu. Au lieu de diviser l’éthique elle-même en une éthique théorique et
une éthique appliquée, on peut aussi bien envisager que la partie plus
purement théorique relève d’une autre partie de la philosophie, telle
que la métaphysique, tandis que l’éthique proprement dite, prise dans
son ensemble, est déjà la partie appliquée de la philosophie. Ainsi,
tandis que la métaphysique pourrait déterminer ce qu’est le bien,
l’éthique devrait déduire les conséquences de cette connaissance pour
le comportement concret des hommes dans les différentes situations de
la vie.
L’important dans cette
conception théorique de l’éthique est que la connaissance et la
pratique demeurent distinctes, même si elles entrent extérieurement en
rapport l’une avec l’autre. Il s’ensuit qu’il pourrait y avoir d’un
côté une manière juste de se comporter, sans qu’il soit utile pour
l’agent de connaître les principes ultimes dont ses décisions et son
action dépendent, tandis qu’il pourrait y avoir de l’autre côté une
connaissance des principes moraux qui ne soit nullement morale en soi,
parce qu’elle resterait indépendante, comme activité, de ces principes
moraux eux-mêmes, et relevant de la seule juridiction théorique.
Dans une telle
conception, le discours de l’éthique, comme pure science, est également
celui des autres sciences. C’est-à-dire qu’il est descriptif, en tant
qu’il donne des informations, systématiquement ordonnées, sur son
objet. Il est argumentatif aussi, dans la mesure où il se réfère aux
méthodes de la découverte et de la preuve scientifique, et où il tente
donc de montrer comment ces informations se rapportent vraiment à
l’objet qu’elles expliquent. Un tel discours doit se caractériser par
sa clarté, sa précision, l’absence d’ambiguïté, ainsi que par
l’adéquation avec son objet et la mise en évidence des moyens de
vérifier cette adéquation. Quant au discours de l’éthique comme science
appliquée, il diffère essentiellement du premier par son souci plus
important de donner des instructions. Il doit en effet s’appliquer non
plus à établir les principes de l’éthique, mais à répertorier et à
décrire les différentes situations concrètes où se posent les problèmes
moraux, à les rapporter à la théorie, et à trouver les types d’actions
et de décisions qui les résoudront. S’adressant à ses collègues
théoriciens, il est soumis aux exigences du discours théorique, tandis
que s’adressant à l’homme de la pratique, il se trouve conduit à lui
donner des instructions. Et peu importe que ces instructions soient
immédiates, et qu’elles consistent en des règles relativement simples,
demandant de faire telle chose dans telle situation, ou bien qu’elles
soient au contraire plus médiates, en réclamant par exemple de suivre
une procédure de décision qui implique certaines considérations de
caractère plus théorique, par exemple.
Ainsi, constatant que
les décisions sont liées à certains jeux linguistiques, il est
opportun, du point de vue de la pure théorie éthique, d’étudier le
langage de la morale, et de mettre en évidence son fonctionnement. On
pourra croire découvrir, par exemple, qu’il implique le recours à des
valeurs transcendantes, qu’il faut donc étudier aussi pour elles-mêmes,
ou bien que ce n’est que de manière illusoire qu’il renvoie à de telles
valeurs, mais qu’il exprime en réalité des émotions, de sorte que la
morale se rapproche de la psychologie, ou qu’il a toujours
fondamentalement la nature de l’impératif, et qu’il faut le comprendre
à partir du commandement et le rapprocher des modes de penser
juridiques, etc. Il s’ensuivra une logique concrète différente des
procédures morales, selon qu’on imaginera pouvoir déduire directement
les décisions de certains principes exprimant les valeurs éternelles,
ou selon qu’on croira plutôt qu’il s’agit toujours d’accorder des
sentiments profonds, mais divergents, entre les hommes, ou encore qu’on
pensera qu’il s’agit de mettre au jour et de faire respecter plus
rigoureusement une logique des impératifs. Dans chaque cas, la théorie
paraîtra susceptible d’être développée pour elle-même, sans souci
immédiat de ses applications, tandis que certains chemins se
présenteront de même pour la relier aux différentes situations
concrètes de la vie, de manière à ce qu’elle puisse justifier certaines
instructions d’ordre pratique.
Cette vision de
l’éthique a plusieurs arguments en sa faveur. D’abord, elle permet de
ranger facilement la philosophie et l’éthique parmi les autres
disciplines scientifiques. Ensuite, elle maintient une distinction qui
nous paraît très naturelle, celle qu’il y a entre la théorie et la
pratique. Enfin, elle correspond à un type de discours relativement
simple, à savoir justement le discours théorique, par lequel la
connaissance, sous forme d’informations, se transmet directement de
celui qui sait à celui qui désire apprendre. De plus, comme nous
l’avons vu, une telle conception théorique de l’éthique autorise la
transmission de conclusions indépendamment de leurs prémisses, sous
forme d’instructions à l’intention du praticien, de sorte qu’il est
possible de transmettre les résultats intéressants pour la pratique de
l’éthique sans devoir enseigner toute la science elle-même.
Toutefois elle pose
également certains problèmes. Notre sentiment déjà accepte mal l’idée
qu’une décision puisse être moralement juste si celui qui l’a prise
ignore les principes dont elle découle, et on hésite à dire par exemple
qu’un animal bien dressé agisse moralement du seul fait qu’il est
dressé à ne rien faire de dérangeant, ou même à accomplir certains
exploits, comme de secourir des personnes en danger. Nous tendons donc
à attribuer une certaine valeur morale à la connaissance même des
principes moraux. Surtout, parmi les nombreuses choses que nous pouvons
faire, la réflexion, et jusqu’à la recherche la plus théorique, sont
comprises, de sorte qu’il se pose à leur sujet des problèmes d’ordre
moral également. Si cela est vrai, il n’y a plus, pour la morale, d’un
côté la théorie, et de l’autre la pratique, car la théorie à son tour
est une pratique, et elle doit se prendre également pour objet à ce
titre. Cela est si vrai que la séparation que notre civilisation fait
entre la pratique et la théorie a peut-être à son origine un caractère
moral, à savoir l’idée de la contemplation comme d’une forme de vie si
supérieure à la vie courante qu’on s’efforce de l’en détacher autant
que possible et de lui donner la plus grande autonomie possible. Dans
cet idéal, celui qui connaît le mieux le bien, par la contemplation
dans laquelle il se plonge, agit également le mieux en le rejoignant
dans sa contemplation.
Cette manière dont
l’éthique se réfléchit activement, en se prenant elle-même pour objet,
ne semble pas permettre ultimement l’approche théorique, qui suppose au
contraire la distinction entre le sujet de l’étude et son objet. Même
la difficulté qu’ont les sciences humaines en général du fait qu’en
elles l’homme est à la fois sujet de la recherche et objet n’atteint
pas le même degré extrême que dans l’éthique, sinon justement en tant
qu’elles impliquent une réflexion morale. En effet, le chercheur n’y
est généralement pas son propre objet sous l’aspect même sous lequel il
est l’agent de la recherche, et souvent déjà, il se distingue
personnellement, comme individu distinct, de ceux sur lesquels porte
immédiatement son étude. Au contraire, dans le cas de l’éthique, il se
pose également la question de ce que signifie et vaut la réflexion
éthique elle-même, de sorte qu’elle est alors directement impliquée,
dans le même sens, du côté du sujet et de l’objet. De plus, ce moment
de la coïncidence entre le sujet et l’objet dans la réflexion morale
n’est pas fortuit, mais absolument essentiel. En effet, les problèmes
moraux ne se posent pas d’abord à propos des actions étrangères, mais à
propos de celles que le sujet qui se pose la question accomplit ou doit
accomplir. La question morale apparaît généralement dans un mouvement
de réflexion où quelqu’un se pose la question de ce qu’il vaut mieux
faire, de la meilleure décision à prendre, ou bien de la valeur de son
action. Or les actions qui concernent la morale ne sont pas celles qui
restent en principe étrangères à ce type de réflexion, mais au
contraire celles qui y sont intimement liées. Et nombreux sont les
moralistes qui estiment ce lien si essentiel qu’ils voient le moment
moral dans cette réflexion même et le jugement qui en résulte, plutôt
que dans les actions qui s’ensuivent. C’est ainsi qu’on dit que seule
l’intention compte moralement, et non les résultats extérieurs. Or
l’intention est le mouvement de la volonté qui conclut la réflexion
morale, et l’exprime. On voit donc à quel point, dans la vie courante
aussi bien que dans la spéculation philosophique sur le bien, l’action
morale ne se distingue pas vraiment de la réflexion éthique, de sorte
qu’il est impossible d’établir une théorie éthique neutre, dans
laquelle le théoricien ne se serait pas impliqué moralement, ni de
soumettre une décision proprement morale à des règles extérieures,
découlant de principes inconnus de l’agent. Car si l’agent se contente
d’agir en fonction de règles dont il ne connaît pas la valeur morale,
son action ne peut justement pas être considérée comme morale au plein
sens du terme, c’est-à-dire au sens où il peut assumer l’entière
responsabilité de sa conduite. Et pour connaître la valeur morale des
règles qu’on suit, il est nécessaire de remonter aux principes dont
elles découlent, et selon lesquels se juge précisément leur valeur.
Cette implication du
sujet dans la réflexion éthique interdit donc la séparation des rôles,
de la connaissance et de la pratique, du théoricien et du praticien. Et
par conséquent, l’éthique ainsi conçue, comme comportant la réflexion
radicale sur elle-même, ne peut pas être une discipline théorique. Ce
qui ne signifie pas qu’elle ne puisse être science en un autre sens, vu
qu’elle vise également à savoir, et qu’elle tend même à une
connaissance qui ressaisisse sa propre condition dans l’acte même de
connaître. Mais précisément, par ce trait, c’est bien en un sens très
différent de celui des sciences habituelles qu’elle est science à son
tour. Comme la distinction du pratique et du théorique ne peut plus
valoir dans cette réflexion, la connaissance n’est plus théorie, comme
étude abstraite de modèles d’une réalité extérieure, mais immédiatement
pratique en elle-même, engagée dans la concrétude même de ce qu’elle
étudie. C’est donc nécessairement une connaissance pratique, concrète,
quoique non étrangère à la pensée réflexive la plus difficile, qui
caractérise l’éthique. Quant à savoir ce qu’est cette connaissance, il
est très difficile de le dire. En effet, si l’éthique n’élabore pas une
théorie dégagée de la pratique même dans laquelle elle s’élabore,
comment la communiquer sans faire entrer dans cette pratique
même ? Autrement dit, comment décrire de l’extérieur la
connaissance morale ? On voit que ce projet même paraît perdre
tout sens, puisque la décrire de l’extérieur, c’est introduire en elle
une distinction entre la théorie et la pratique qui ne lui convient pas
et qui la dénature donc.
Cependant, dans la
mesure où il y a un enseignement moral possible, il faut que cette
difficulté soit résolue et que les moralistes, au sens de ceux qui se
sont plongés dans la réflexion éthique pour en découvrir les principes,
aient trouvé des moyens de transmettre leur science singulière. Et dans
la mesure où le discours a été choisi comme le moyen de l’éducation
morale, il faut donc que celui-ci opère d’une autre manière que les
discours théoriques, c’est-à-dire autrement que par la transmission
d’une série d’informations, systématiquement organisées, et autrement
aussi que sous la forme d’une série d’instructions, destinées à
permettre une action formellement correcte tout en dispensant de la
connaissance morale proprement dite. Quels sont donc les dispositifs
discursifs qu’ont inventés les philosophes pour communiquer leur
sagesse dans le domaine de l’éthique ? Voilà la question que nous
chercherons à résoudre en envisageant quelques-uns des textes où
s’exprime et tente de se communiquer la réflexion éthique.
J’avais remarqué que
l’éthique et la philosophie paraissaient s’impliquer mutuellement, dans
une mesure qui restait à déterminer. Si cela est vrai, et si l’éthique
est nécessairement philosophique, alors il est probable que le
caractère de sa réflexion radicale, dans les principes pour ainsi dire,
soit caractéristique de la réflexion philosophique en général. Et il ne
serait pas difficile de montrer que, dans la réflexion sur la
connaissance même, ou sur la nature de l’être, on retrouve justement
cette implication radicale du sujet dans l’objet, et inversement. Ce
n’est donc peut-être pas un hasard si l’éthique en son sens propre,
comme réflexion activement engagée dans la connaissance de ses propres
principes, est une discipline proprement philosophique, qui ne se
laisse pas transformer en une spécialité séparée sans se dénaturer
(pour devenir par exemple une entreprise juridique ou technique). Et on
pourrait se demander si la question portant sur la nature des discours
de l’éthique ne devrait pas partir d’une réflexion sur la nature du
discours philosophique en général.
Mais si l’implication
entre la philosophie et l’éthique est vraiment réciproque, de telle
sorte que non seulement l’éthique appartient à la philosophie, mais
aussi que toute philosophie est éthique, comme il semble que ce soit le
cas, alors étudier les discours de l’éthique, ce n’est pas se plonger
dans une étude dérivée par rapport à celle qui porterait sur le
discours philosophique lui-même, mais au contraire aborder celui-ci
dans l’un de ses moments caractéristiques, où il révèle
particulièrement cet aspect d’implication de la pratique et de la
pensée. Et si cela est vrai, alors la recherche que nous entreprenons
est bien à la fois une étude sur les discours spécifiques de l’éthique
et sur la nature du discours philosophique.
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