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Automne 1991
Annonce
Selon une certaine
perspective, les philosophies apparaissent comme des systèmes de
concepts. C’est souvent l’aspect qui focalise presque exclusivement
leur étude. Toutefois les textes philosophiques sont également des
œuvres littéraires, des dispositifs textuels dont les fonctions sont
diverses selon leurs auteurs. Dans quelle mesure le style des
philosophes appartient-il à leur pensée même?
Quelques
œuvres tirés de la liste indicative suivante (distribuée selon divers
genres littéraires présents dans la littérature philosophique de langue
française) serviront de base à notre étude :
-
Traités :
-
Leibniz, La Monadologie
-
Descartes, Principes de la
Philosophie
-
Descartes, Traité des
Passions de l’âme
-
Thèses :
-
Essais :
-
Discours :
-
Descartes, Discours de la
Méthode
-
Rousseau, Discours sur les
Sciences et les Arts
-
—, Discours sur l’origine
et les Fondements de l’Inégalité parmi les Hommes
-
Leibniz, Discours de
Métaphysique
-
Dialogues :
-
Leibniz, Nouveaux Essais
sur l’Entendement humain
-
Diderot, Le Rêve de
d’Alembert
-
Méditations :
-
Descartes, Méditations
métaphysiques
-
Bataille, L’expérience
intérieure
-
Rousseau, Les Rêveries du
Promeneur solitaire
-
Poésie :
-
(Lucrèce, De Natura rerum)
-
Voltaire, Discours en
vers sur l'homme
-
—, La religion naturelle
-
Journaux :
-
Correspondance :
-
Lettres :
-
Voltaire, Lettres
philosophiques
-
Montesquieu, Lettres
persanes
-
Romans :
-
Théâtre :
-
Maximes :
-
Aphorismes,
pensées :
-
Dictionnaire :
-
Bayle, Dictionnaire
historique et critique
-
Voltaire, Dictionnaire
philosophique
-
Cours :
Introduction
1. Thème
Le thème de ce
séminaire est le rôle du style dans les écrits philosophiques. On peut
envisager à ce sujet deux hypothèses opposées. Premièrement, il se
pourrait que la pensée philosophique soit indépendante de la manière
dont elle est exprimée. Dans ce cas, le style des philosophes ne serait
qu’un aspect accessoire, tel qu’un ornement inessentiel. Deuxièmement,
il se pourrait au contraire que le style participe de la pensée
philosophique elle-même, de telle sorte que, loin de pouvoir en être
séparée, celle-ci en représente un moment formel essentiel. Enfin, il y
a une troisième hypothèse à envisager également, car rien ne prouve que
les deux hypothèses précédentes doivent renfermer dans leur alternative
toutes les possibilités de rapports entre la philosophie et le style
des écrits dans lesquels elle s’exprime. En effet, il se pourrait que,
pour certaines philosophies, le style soit essentiel, tandis que pour
d’autres il se limite à un rôle ornemental. Il s’agira donc à travers
l’examen de quelques textes de chercher des éléments de solution à ce
problème.
On voit bien comment
cette question du style n’importe pas seulement pour connaître ce
qu’est le discours philosophique, mais qu’il s’agit aussi de savoir
comment la philosophie elle-même est ou non intimement liée à ses
discours et à ses modes discursifs concrets.
2. Position du problème
Un coup d’œil sur les
œuvres qui constituent l’héritage de notre histoire philosophique
montre évidemment que les philosophes ont écrit dans des styles très
divers. Et plus encore, il est évident que beaucoup d’entre eux ont
cultivé consciemment leur style. C’est probablement la raison pour
laquelle plusieurs œuvres se situent à la limite entre la philosophie
et la littérature, et sont étudiées aussi bien en histoire de la
philosophie qu’en histoire des littératures (par exemple Montaigne,
Pascal, Rousseau, Kierkegaard ou Nietzsche). En ce sens, la question de
savoir s’il y a en fait un lien entre la philosophie et la littérature
ne se pose même pas : ce lien pourrait difficilement être nié.
Mais, si des philosophes ont cultivé leur style dans l’intention même
de devenir de grands écrivains, leur réussite dans cette ambition ne
décide pas encore de la question de savoir s’il y a une relation non
pas seulement de fait, mais de principe, entre le style et la pensée
philosophique, ou du moins son expression. Il se pourrait que les
philosophes littéraires aient concilié extérieurement deux disciplines
ou deux arts qui par nature restent indépendants. Il se pourrait même
qu’en se préoccupant de développer certaines formes de style plus
proprement littéraires en philosophie, ils aient plutôt nuit à la
philosophie en la pliant à une exigence étrangère à elle par nature.
Cette opinion d’une
séparation entre les deux formes d’activité est celle qui s’exprime le
plus couramment dans nos institutions, où la littérature et la
philosophie sont considérées comme des disciplines distinctes, dont les
points de rencontre sont simplement occasionnels. En principe, selon
l’idée qu’on se fait habituellement de ces études, le littéraire doit
accorder une attention vigilante au langage des écrivains, à leur
utilisation des images, au rythme de leur discours, aux genres
d’associations qu’il suggère, bref, aux différences de style. Au
contraire, dans les études philosophiques, il s’agit de tout autre
chose : il faut découvrir dans les textes quels sont les concepts
qui y apparaissent, ainsi que la manière dont ils sont définis et
enchaînés au sein d’une argumentation logique, pour constituer souvent
de purs systèmes conceptuels. Dans cet exercice, plutôt que d’observer
le style des philosophes étudiés, il s’agit au contraire de le
neutraliser pour aller chercher sous la surface du texte les structures
conceptuelles qui intéressent le philosophe. Dans ces conditions, même
si le littéraire et le philosophe peuvent se rencontrer dans l’étude
d’un même texte, leur approche ne se confond pas pour autant. Ce qui
retient l’un, tout le jeu du langage, est au contraire négligé par
l’autre, qui ne s’intéresse qu’au jeu des idées, et cela encore dans la
mesure où celles-ci s’enchaînent dans une argumentation logique. Dans
cette perspective aussi, on pensera que, si les philosophes doivent
avoir un style, c’est un style commun, défini à partir des exigences de
la présentation rationnelle des idées. Il s’agira de viser à la
littéralité, à la clarté dans les définitions et les transitions, à
l’articulation dans l’élaboration de l’architecture du discours, de
manière à ce que celui-ci reflète le plus directement possible la
structure conceptuelle qu’il doit présenter. En un sens, au contraire
du langage poétique, la langue philosophique doit viser à la
transparence, et faire pour ainsi dire disparaître la surface verbale
du discours au profit de la suite des idées. C’est en somme le style
idéal du philosophe qu’on exerce couramment dans la dissertation. En un
autre sens, on pourrait dire que ce style philosophique est également
la négation ou neutralisation du style, puisque le discours doit
s’effacer pour ne plus gêner la pure saisie des idées qu’il expose.
Dans cette conception,
le fait qu’un philosophe soit également un écrivain n’est pas un
avantage. Au contraire, la saveur de son style, qui le rend intéressant
pour les littéraires, gêne la pure saisie des idées. Pour un philosophe
vraiment sérieux, soucieux seulement d’instruire d’autres philosophes
eux-mêmes sérieux, ces détours littéraires semblent donc à proscrire.
Pourquoi de nombreux philosophes se les sont-ils donc permis ? On
peut envisager, toujours dans cette même perspective, deux réponses
principales. Premièrement, ils ont pu vouloir s’adresser à un public
dont l’intérêt pour la philosophie reste faible. Ils ont donc cherché à
l’attirer par certains agréments extérieurs, en espérant les attirer
ainsi en fin de compte à la pure philosophie qui se cache derrière ces
attraits littéraires. Deuxièmement, ils peuvent avoir été poussés à une
telle recherche d’effets littéraires par méconnaissance du caractère
plus purement intellectuel de la philosophie. Dans le premier cas, le
procédé peut être toléré, mais il introduit une imperfection dans le
discours philosophique proprement dit. Dans le second cas, il est
l’indice d’un défaut de la pensée elle-même, qui n’a pas réussi à
s’élever à une vision intellectuelle suffisamment claire.
Y a-t-il des raisons
de penser que cette façon de voir ne serait peut-être pas justifiée
autant que son caractère commun aujourd’hui ne le fait croire ?
Elle a pour elle une pratique de l’écriture philosophique très
répandue, de plus en plus normalisée dans le sens qu’elle exige, à
mesure que la philosophie se fait davantage dans le cadre de
l’institution universitaire. Or précisément la division des
disciplines, et notamment celle qu’on a instaurée entre la littérature
et la philosophie, est assez fermement établie. Les philosophes
d’aujourd’hui sont de plus en plus exclusivement des universitaires, et
ils publient généralement des textes qui correspondent aux normes de
leur institution. Une grande partie des écrits de caractère
philosophique sont des dissertations, des mémoires, des thèses, des
articles, des traités didactiques, des essais spécialisés, dont la
langue tend vers l’idéal du style scientifique, c’est-à-dire de la
neutralité stylistique transparente au contenu conceptuel. Mais il n’en
reste pas moins le fait que nous avons constaté au départ, à savoir la
présence importante de la littérature dans les écrits philosophiques.
Elle ne prouve certes rien en soi, puisque nous avons vu qu’elle
pouvait s’expliquer soit comme un moyen d’attirer un public non éduqué
à la pure rigueur philosophique, soit au contraire comme résultant
d’une confusion chez l’auteur lui-même.
Cependant, ces
hypothèses impliquent qu’il soit possible d’extraire le contenu
philosophique de ces œuvres mixtes en le séparant du style de son
expression. Si un philosophe a calculé évidemment ses effets de style
comme des filets pour prendre les esprits naïfs et les conduire à la
philosophie par la littérature, alors on devrait découvrir dans ses
œuvres mêmes les marques des frontières entre la littérature et la
philosophie, selon lesquelles leur séparation peut s’effectuer. Si en
revanche l’auteur s’est tenu dans la confusion entre la littérature et
la philosophie, alors il faut supposer qu’il n’avait pas de théorie
élaborée de ce qu’est l’expression philosophique, et que sa pensée
garde les traces de cette naïveté.
A supposer qu’il
existe bien un style neutre, purement transparent, un style sans style
en quelque sorte, alors il devrait être possible de représenter en lui
tout système conceptuel, toute philosophie, sans déformation. Et à
supposer que la philosophie se réduise aux systèmes conceptuels qu’elle
élabore, alors une telle présentation sans style devrait pouvoir lui
donner son expression complète, où elle apparaît entièrement, sans
reste. Dans cette hypothèse, il devrait être possible donc de traduire
toute philosophie dans ce style transparent de telle manière qu’elle y
apparaisse alors dans sa pureté, sans rien perdre d’essentiel. Voilà
donc une façon pour nous d’étudier concrètement la fonction du style
dans la philosophie : nous pourrons tenter de traduire des œuvres
dont le style est évidemment riche, parce qu’elles se situent par
exemple dans des genres littéraires éloignés de ceux de notre
scolastique, dans les genres supposés plus neutres de l’article
universitaire ou de la dissertation, ou de la thèse, etc. Il nous sera
possible alors de comparer les deux formes d’expression pour nous
assurer que rien de la substance philosophique n’aura disparu dans
cette opération. Nous pourrons aussi chercher à transposer divers
genres et styles les uns dans les autres pour observer les
modifications éventuelles de la pensée philosophique que ces
traductions pourraient produire. Il se pourrait alors que, dans cet
exercice, le style supposé neutre de notre philosophie scolastique nous
apparaisse à son tour comme un style qui modifie également le supposé
contenu philosophique et qui définit ainsi le champ de ce qui est
pensable en lui.
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