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Qu'est-ce que la philosophie ?

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PHILOSOPHIE ET LOGIQUE

Automne 1991

Annonce

La philosophie et la logique ont historiquement des liens très constants. Or ces deux disciplines peuvent paraître avoir une nature fort différente : tandis que la logique semble très certaine et très stable, la philosophie varie au gré des auteurs. Quelle est la nature de ce lien et quelle est sa signification pour la philosophie comme pour la logique ?

La question sera abordée par une réflexion sur les ouvrages suivants :

Arnauld et Nicole, La logique ou l’art de penser

Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus

Quine, Philosophie de la logique

Introduction

1. Thème

Le séminaire a pour thème les rapports entre la philosophie et la logique. Ces rapports peuvent être envisagés sous deux aspects en les abordant à partir de l’une ou de l’autre discipline. D’un côté, la logique fait partie de la philosophie. De l’autre, la philosophie se veut une discipline logique, argumentative, bref, elle utilise la logique. Ces deux perspectives ne font donc pas apparaître le même rapport exactement. Il se pourrait que l’une de ces relations existe sans l’autre. Par exemple, la logique pourrait être une discipline entièrement distincte de la philosophie, alors que la philosophie n’en continuerait pas moins à l’utiliser et à en dépendre dans cette mesure. Ou bien, la philosophie pourrait contenir la logique, sans pour autant prétendre elle-même s’astreindre aux règles de la logique dans son discours. Il se trouve au contraire que cette double dépendance entre la logique et la philosophie paraît constituer une donnée de l’histoire des deux disciplines. Il s’agira donc d’étudier la nature de ce lien particulièrement étroit et de chercher à en comprendre la raison.

Dans la mesure où l’on considère que la raison se définit comme la faculté logique, il va de soi que la façon dont nous concevons la logique et son statut est déterminante pour notre conception des limites de la raison elle-même.

Par ailleurs, si la philosophie est vue comme non seulement la discipline qui comporte en elle la réflexion sur la logique et la raison, mais qui se définit aussi comme la pensée rationnelle par excellence, il est évident qu’il y a un cercle entre cette réflexion et celle qui porte sur la nature de la philosophie elle-même.

2. Position du problème

Supposé donc que la dépendance réciproque entre la philosophie et la logique soit essentielle, c’est-à-dire qu’elle découle de leur nature plutôt que de relever de la simple contingence historique, alors, il semble à première vue que cette solidarité puisse s’expliquer d’une manière très naturelle. Définissons en effet la philosophie comme une recherche rationnelle de la vérité qui aurait pour caractéristique par rapport à d’autres sciences l’ambition radicale de découvrir les premières conditions accessibles de toute vérité. Définissons ensuite la logique comme la science des règles régissant le discours vrai. Il s’ensuit immédiatement que la logique et la philosophie doivent se rencontrer et fusionner en tout ou en partie. En effet, que sont les règles logiques, sinon les conditions auxquelles un discours peut être vrai ? Et par conséquent, si leur application produit nécessairement un discours vrai, de telle manière qu’elles définissent même l’ensemble des discours vrais possibles en dessinant la frontière décisive entre le vrai et le faux, alors la logique n’a pas d’autre fin que la philosophie, et la philosophie s’accomplit dans la logique.

Cette position peut être défendue, et elle l’a été d’une manière plus ou moins radicale par plusieurs philosophes, comme Hegel par exemple. Mais une identification aussi immédiate est d’habitude rejetée. On tend plutôt, généralement, à concevoir la logique comme une branche de la philosophie parmi d’autres, ou même comme une discipline distincte. Ainsi, l’idée traditionnelle que la logique est un outil pour les autres sciences, et notamment pour la philosophie elle-même, suggère que les recherches logiques n’ont pas le même objet que celles de la philosophie en général, et qu’elles peuvent être accomplies indépendamment des études qui constituent les autres disciplines philosophiques, telles que l’éthique ou la métaphysique. Pour introduire cette différence, il suffit de modifier les définitions respectives de la philosophie et de la logique. On peut par exemple restreindre la définition de la logique, en ajoutant que la logique n’est pas la science des règles de tout discours vrai, en général, mais uniquement la science des règles formelles des discours vrais. Par cette restriction, on laisse hors de la logique la recherche des conditions matérielles de la vérité. Et de cette manière, sans rien changer à la définition de la philosophie en tant que recherche des conditions de toute vérité, on laisse place en elle, à côté de la logique, à une ou plusieurs disciplines visant ces conditions matérielles, ainsi qu’éventuellement leur coordination avec les conditions formelles.

On peut au contraire élargir la définition de la philosophie en lui donnant d’autres objets fondamentaux que la seule vérité, comme le bien et le beau. Il en résulte plusieurs positions possibles alors pour la logique au sein de la philosophie ainsi définie. Retenons par exemple la définition qui l’ordonne au bien autant qu’au vrai. Il se peut alors que le bien se confonde avec le vrai et que la philosophie se ramène finalement à la logique, même si elle en paraissait distincte au départ. Il se peut aussi que le bien se révèle comme devant être abordé essentiellement en tant que vrai bien et que la question du bien se subordonne de cette façon à celle du vrai. Ici encore la philosophie se réduit à la logique. Enfin, il se pourrait que le bien s’avère indépendant du vrai, soit qu’il y reste irréductible, soit qu’il le contredise même. Et dans ce cas la philosophie se scinderait en une logique d’un côté, et une sagesse ou une éthique non strictement logiques de l’autre.

Enfin, en modifiant à la fois les deux définitions dont nous sommes partis, toutes les distinctions possibles peuvent être produites entre la logique et la philosophie, jusqu’à leur entière séparation. Restreignons par exemple la philosophie à la réflexion sur le sens de la vie et la logique à l’étude des conditions formelles du discours vrai. Dans ce cas, la logique pourra se développer comme une science séparée de la philosophie, aussi indépendante d’elle que le sont devenues apparemment la psychologie, la théologie, ou les sciences de la nature, par exemple.

Dans la mesure où nous pouvons rapprocher ainsi la philosophie et la logique, ou les éloigner, en modifiant leur définition, il paraît y avoir un jeu arbitraire qui conditionne la position de notre question. Ou plutôt, la réponse semble pouvoir résulter de ce simple jeu, et faire donc s’évanouir le problème, à moins que nous ne parvenions à trouver des raisons de fixer d’abord ces définitions.

Faut-il donc considérer que la tâche préliminaire à notre recherche soit de trouver les bonnes définitions de la logique et de la philosophie? Pour le savoir, supposons ce travail achevé. Nous aurons alors la vraie définition de la logique et de la philosophie. Avouons que ce résultat sera tout à fait considérable. Car si ces définitions sont les seules vraies, celles qui s’imposent dans l’absolu, nous aurons découvert des notions qui doivent faire le consensus de tous les logiciens et de tous les philosophes. En effet, ou bien tous ceux qui sont reconnus pour tels dans l’histoire s’accorderont sur nos définitions, ou bien nous pourrons éliminer tous ceux qui divergent en tant que faux philosophes ou logiciens, puisque nous posséderons les critères permettant de déterminer la nature de la vraie philosophie et de la vraie logique. Au contraire, si nos définitions ne sont pas exclusives d’autres, alors nous n’éliminons pas le jeu de leurs variations possibles, et l’entreprise était vaine pour notre projet.

Maintenant, si nous savons ce qu’est vraiment la philosophie et la logique, nous saurons du même coup ce qu’est la vérité et la façon dont ces deux disciplines s’y rapportent. Autrement dit, nous aurons résolu du même coup la question de la nature du rapport entre la philosophie et la logique. Notre enquête n’aura donc pas été préliminaire, elle aura constitué toute la recherche. C’est dire que notre question peut se concevoir comme portant sur la définition de la logique et de la philosophie. Mais c’est dire également que cette définition pose à son tour le problème du rapport entre la logique et la philosophie que nous cherchons à résoudre.

Le mieux paraît être de poser le problème d’abord dans le cadre d’une conception minimale, large, de la philosophie et de la logique, en partant d’une définition provisoire susceptible de représenter un lieu commun pour le plus grand nombre de conceptions diverses. Ainsi, retenons pour la philosophie l’ambition d’atteindre la vérité dans ses premiers principes accessibles, et pour la logique l’idée d’une science des règles du discours vrai, qu’on s’en tienne ou non à l’aspect formel.

Supposons aussi la plus grande indépendance possible entre la logique et la philosophie, sans nous inquiéter d’abord de savoir à quelles conditions cette hypothèse est possible, afin de nous demander justement quelles sont les conditions de cette indépendance. Puisque c’est en limitant la logique à son aspect formel que celle-ci peut le mieux prétendre à constituer une discipline autonome, n’envisageons provisoirement que la logique formelle ou la science des règles de la déduction. Quant à la philosophie, retenons uniquement de son rapport à la logique l’idée d’une argumentation cohérente qui la distingue d’autres discours, poétiques, religieux ou autres, sur les mêmes thèmes. Autrement dit, laissons ouverte la question de savoir si la philosophie doit supposer ou non le caractère logique de l’être tel qu’elle l’envisage. Remarquons d’ailleurs qu’il n’y a pas de contradiction entre l’exigence d’argumentation logique et la thèse du caractère foncièrement illogique du thème abordé, puisque rien n’interdit à la logique de devenir le révélateur de son contraire.

L’avantage de cette hypothèse réside d’abord dans la certitude ou l’objectivité qu’elle permet d’attribuer à la logique dans le cadre des sciences. Car il peut sembler que la logique acquière une sorte de neutralité en se débarrassant des présupposés philosophiques dont elle dépend en tant que partie d’une philosophie. Or, dans cette mesure, elle se dégagerait de la sorte de lutte indéfinie des idées qui paraît devoir affecter inéluctablement la philosophie à travers toute son histoire. Une fois assurée en elle-même comme science indépendante, une telle logique pourrait définir les règles nécessaires par lesquelles nous inférons le vrai à partir du vrai, absolument indépendamment du contenu des vérités qui entrent à chaque fois en jeu. De cette manière, le profit s’étend à toutes les sciences pour lesquelles la logique sert d’outil en vue du contrôle de l’argumentation. Et par conséquent, la philosophie elle-même bénéficie de cet appui solide qu’elle peut trouver hors d’elle, soit pour construire la cohérence interne de ses systèmes, soit pour assurer aux débats entre les diverses conceptions un ensemble de contraintes communes.

Or il semble que le philosophe puisse difficilement renoncer à poser l’hypothèse de cette indépendance de la logique, dans la mesure où, quelles que soient les idées qu’il défend, il doit chercher à les démontrer, c’est-à-dire précisément à les faire entrer dans un ordre dont les règles s’imposent déjà aussi bien à son interlocuteur qu’à lui-même. Autrement dit, en tant que le discours philosophique est argumentatif, il se réfère à des règles logiques supposées contraignantes antérieurement à son propre développement.

De l’autre côté, l’idée d’une logique dépourvue de tout présupposé métaphysique paraît également contestable. Car pris en eux-mêmes, les éléments constitutifs de la logique sont des objets de la philosophie: la nature de la différence, de la contradiction, du symbole, de la règle, du rapport entre la norme et la pensée, de l’identité ou de la vérité même, représente un objet de réflexion pour la philosophie. Et dans cette mesure, c’est non seulement le statut de la logique, mais également son contenu qui paraît devoir dépendre à nouveau de la philosophie.

Il semble donc que nous devions inévitablement tomber dans un cercle qui infirme l’hypothèse de l’indépendance de la logique par rapport à la philosophie.

Mais s’il y a dépendance réciproque entre elles, alors la logique n’est plus le terrain neutre sur lequel se rencontrent les pensées diverses en se soumettant aux mêmes règles et en faisant ainsi l’épreuve de leur cohérence, mais elle devient à son tour un champ de bataille philosophique, où l’enjeu est celui de la définition des règles mêmes selon lesquelles l’argumentation philosophique doit se construire.

Si cette conclusion est juste, alors on conçoit que la logique, loin d’être une partie accessoire de la philosophie, doive en constituer une partie principale, puisqu’en elle la pensée se donne les moyens mêmes de constituer son discours selon des normes immanentes à la vérité qu’elle découvre, ou du moins selon des normes compatibles avec elle. Ce qui veut dire aussi que, plutôt que de se soumettre à une instance neutre, antérieure à elle, la philosophie milite dans la logique pour soumettre son discours et tout discours à la norme de sa propre vérité. Dans ce cas, s’il est vrai que la philosophie représente un terrain instable, où la vérité peut prendre plusieurs figures différentes, alors le recours à la logique n’est pas un moyen de s’assurer un point fixe en dehors, mais un moyen de soumettre la pensée à l’une ou l’autre de ces figures.

Pour savoir s’il en va bien ainsi, plutôt que de raisonner immédiatement sur la nature du phénomène, il est préférable d’observer ce qui se passe dans les écrits des philosophes sur la logique, puisque c’est la façon de se mettre sous les yeux l’éventuelle diversité des logiques en parallèle avec la diversité des philosophies. Il s’agira notamment, dans cette lecture, d’observer dans quelle mesure les thèses philosophiques avancées par les auteurs ont une incidence sur les règles mêmes de la logique qu’ils développent, et comment ils en viennent ainsi peut-être à proposer des logiques différentes, motivées chaque fois dans leur propre réflexion philosophique.

 


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