Un goût plus ou moins grand pour ces beautés évidentes qui frappent les sens dépend entièrement de la plus ou moins grande sensibilité du tempérament

Si la délicatesse de goût est susceptible de culture, elle partage avec la délicatesse de passion le fait d'appartenir à la constitution individuelle de certains hommes. En général, la plus ou moins grande sensibilité paraît faire partie de notre tempérament. Et l'on comprend que la délicatesse de passion, qui est avant tout une sensibilité exacerbée, soit innée. Peut-être même se confond-elle en partie avec le goût dont il est question ici, et qui réagit à ce qui plaît évidemment aux sens. Aucune analyse n'intervient dans cette forme de goût lié aux sens, et la réaction peut donc être immédiate. Qu'il soit plus ou moins vif, ce goût semble toujours découvrir les mêmes choses dans les objets, à savoir des beautés évidentes pour tous, quoique appréciées avec des degrés de plaisir divers selon les constitutions. C'est donc la partie du goût qui dépend le plus de la nature et de la fortune. Et si le goût se limitait à cela, il n'y aurait peut-être pas lieu d'en distinguer la délicatesse de celle de la passion.

S'il est vrai qu'il faille interpréter ici l'évidence des beautés qui frappent les sens comme une évidence indépendante du degré de sensibilité du goût qui les prend pour objet, alors il se trouverait que les tempéraments plus posés seraient capables de distinguer tout aussi bien ces même beautés, quoique en y réagissant moins vivement. En revanche, s'il fallait comprendre cette évidence comme relative au degré de sensibilité, alors, bien que saisies avec une évidence immédiate, ces beautés sensibles ne seraient perçues que par ceux qui sont doués du degré de sensibilité correspondant, et les tempéraments plus froids ne les percevraient pas du tout, ou très imparfaitement.