trouvant beaucoup de gens aptes à le remplacer, ils ne sentent jamais aucun vide ou manque en son absence

N'a-t-on pas envie de s'exclamer: heureux hommes! Nous avions commencé par déplorer les malheurs dans lesquels tombaient les gens trop passionnés, justement parce qu'ils étaient extrêmement dépendants des accidents du sort. Et voici que l'homme commun nous apparaît à présent comme toujours satisfait de sa société, parce qu'il lui importe peu de savoir qui est avec lui, l'un faisant l'affaire comme l'autre, si bien qu'il est toujours content de sa compagnie. N'est-ce pas l'homme capable de grande amitié, c'est-à-dire l'homme de goût, qu'il faut plaindre maintenant? Car, par contraste avec l'homme normal, il s'attache vivement et exclusivement à quelques personnes choisies, si bien qu'il va souffrir de leur absence et rester incapable de leur substituer immédiatement quelque nouvel ami de fortune. Étrange retournement. Le raffinement du goût qui devait libérer de la délicatesse de passion et nous rendre plus indépendants du sort, nous plonge maintenant dans des dépendances plus étroites encore et nous ouvre des espaces entiers de souffrance. Ne fallait-il pas se méfier quand la mélancolie nous était présentée comme le sentiment de fond de l'homme de goût?