tout bien pesé

Si l'évaluation des styles de vie correspondant aux deux genres de caractères, passionnés ou calmes, renvoie à un jugement individuel, qui ne paraît pas pouvoir être remplacé par un pur calcul objectif, il n'empêche que l'on peut requérir de ce jugement lui-même qu'il s'appuie sur un examen attentif des divers éléments de la situation. Cet examen est rationnel dans la mesure où il se fonde sur une comparaison, comme le laisse entendre le renvoi à une pesée. Mais, qu'est-ce qui doit être posé sur  les plateaux de la balance? Il va de soi que ce sont les vies des deux types de caractères. Et que pèse-t-on alors? Ou qu'est-ce qui agit comme poids sur les plateaux? Pour le savoir, on peut chercher dans la description du premier de ces caractères les éléments qui ont été mis en évidence. Or il s'agit naturellement des plaisirs et des peines. Il va donc y avoir une double pesée, celle des plaisirs et des peines dans chacun des modes de vie, en un premier temps, puis celle des deux résultats, des degrés de plaisir ou de peine résultant pour chacun des deux caractères, en deuxième lieu.

Mais comment évaluer ces plaisirs et ces peines, pour leur attribuer un poids? Outre le calcul rationnel, ne faut-il pas qu'il intervienne une expérience de ces joies et tristesses, une sorte de jugement sensible interne à elles? Ne faut-il pas que nous soyons nous-mêmes la balance, en même temps que ceux qui organisent la pesée et font le calcul?

Enfin, il ne suffit pas de peser et d'estimer grossièrement de quel côté pourrait pencher le fléau. Il s'agit de "bien" peser. Comment cela se fait-il? La méthode ne nous a pas été exposée, mais elle semble présupposée et inaccessible pour le lecteur qui tombe pour la première fois sur cette exigence. La situation change naturellement pour celui qui relit, qui a pu observer comment Hume opérait cette pesée, et qui a pu découvrir dans ses réflexions des considérations qui se rapportent à cette méthode. Autrement dit, bien peser, c'est une exigence qui dépasse d'abord les capacités du lecteur. Et peut-être est-ce une raison pour Hume de venir faire explicitement la pesée lui-même, et de s'avancer donc en personne pour nous présenter ce qui n'est pour l'instant que sa propre croyance, non encore partagée, même si elle prétend déjà à la possibilité d'un tel partage par cette idée d'une méthode raisonnable pour aboutir au jugement énoncé. Pourtant, la croyance de Hume portant sur le fait que tout le monde s'accordera avec lui est justement fondée sur l'hypothèse que chacun pèse bien les choses. Et par conséquent l'exigence de la juste pesée concerne effectivement le lecteur, qui ne peut s'asseoir sur le jugement de l'auteur.

 


Note:

Le lecteur de l'original anglais ne trouvera pas ce "bien", qui est un effet heureux de la traduction.