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On comprend bien en effet comment les passions de
l'homme de goût peuvent
devenir d'autant plus intenses que ses exigences les limitent à se
concentrer
sur quelques objets seulement. Mais le cercle étroit dans lequel il
confine ses
sentiments n'est-il pas l'inverse du cercle élargi
des plaisirs et des peines
que créait en général la délicatesse?
D'ailleurs, n'était-ce pas justement la caractéristique
de la délicatesse
de passion que de procurer à la fois de grandes joies et de grandes
tristesses?
Il est vrai que la délicatesse de goût apparaissait de manière
semblable
aussi, et que, pourtant, elle était estimée une condition plutôt
heureuse.
Toutefois l'un des arguments en sa faveur ne peut plus guère valoir, à
savoir
celui de la plus grande indépendance par rapport aux accidents du sort,
du fait
que les objets du goût sont plus facilement à notre disposition. Et il
est
vrai que, étrangement, Hume plaçait déjà dans ces objets la société que
l'on choisit de fréquenter. Avait-il raison, s'il est si difficile à
l'homme
de goût de trouver des amis qui lui conviennent?
Peut-être la solution de ce paradoxe est-elle à chercher
dans le fait que,
contrairement aux sentiments du passionné immédiat, l'amour ou l'amitié
de
l'homme de goût ne fait pas qu'intensifier le sentiment habituel que
provoque
l'attrait d'une personne. Elle en fait le point de départ d'une
découverte de
mille charmes toujours nouveaux, si bien que dans cet étroit cercle, du
point
de vue objectif, c'est en réalité une sphère bien plus grande qu'il
ouvre à ses
plaisirs, de sorte qu'en se concentrant sur un objet restreint du
monde, il y
découvre véritablement de nouveaux mondes.
Ainsi, le confinement de l'intérêt de l'homme de goût
n'est-il
qu'apparent. Son raffinement lui fait trouver en une seule chose,
oeuvre de
génie, personne aimée, une richesse insoupçonnée à l'homme du commun,
et il
entre dans des mondes infiniment plus vastes que celui qui court d'une
affaire
à l'autre et s'active entre mille objets qui lui présentent toujours
les
mêmes stimuli.
Il faut avouer que Hume n'aide guère son lecteur à
découvrir la clé de
l'énigme qu'il lui pose à la fin de son essai. Et, si je croyais
l'avoir
éventée, je regretterais d'avoir fait perdre au lecteur l'exercice que
Hume
voulait lui donner.
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