rien n’est plus propre à nous guérir de cette délicatesse de passion que la culture de ce goût plus élevé et plus raffiné

Voici donc la thèse de Hume dans laquelle il énonce sa propre méthode pour sortir du malheur et s'acheminer à la sagesse. Nous avons vu qu'il partageait l'idéal des philosophes, l'autonomie, à condition d'en envisager les degrés réalisables. Il accepte aussi avec eux l'idée que la trop grande sensibilité aux accidents de la vie est la principale cause de notre malheur. Et comme la culture du goût lui paraissait représenter la meilleure approximation de cet idéal, on comprend que la meilleure solution consisterait à pouvoir corriger le défaut lié à la délicatesse par son propre avantage. Ainsi, le jugement porté sur les deux formes de délicatesse en conclusion de leur analyse, selon lequel le goût est un talent digne d'être cultivé, tandis que le caractère passionné est à corriger, si possible, énonçait déjà deux objectifs que Hume estime maintenant pouvoir réaliser d'un seul coup en faisant de la culture du goût la correction de la tendance à la passion.

Alors que, dans le paragraphe précédent, la culture du goût était envisagée pour elle-même, indépendamment de ses effets sur la délicatesse de passion, elle est présentée ici d'abord sous l'angle d'un remède pour nous guérir de cette dernière maladie. Cela signifie-t-il que la culture du goût ne puisse pas être une fin en soi, indépendamment de cette fonction correctrice? Ne se pourrait-il pas, par exemple, que certains soient doués d'une délicatesse de goût uniquement, sans être assujettis par ailleurs à la délicatesse de passion, et qu'ils puissent donc atteindre d'autant plus aisément un plus grand bonheur qu'ils n'ont pas à se délivrer de cette maladie? Sans doute oui, comme cela paraît avoir été déjà admis dans la conclusion du paragraphe précédent, qui affirme qu'un homme de goût est plus heureux par ce qui exerce sont talent qu'un autre ne pourrait l'être même si le sort le favorisait en lui procurant le plus grand luxe, par exemple. Mais cette manière relativement directe d'arriver au bonheur suppose un caractère heureux au départ, dont la délicatesse soit entièrement celle du goût. Probablement le cas le plus fréquent est-il celui d'un partage en nous de la délicatesse entre ses deux formes, si bien que la recherche du bonheur doit généralement comporter une extraction du malheur. Cependant la thèse de Hume est précisément que les deux choses n'en font qu'une, et que par conséquent la voie est la même pour tous les délicats, même si elle est peut-être plus difficile pour les uns que pour les autres.

Et pour les caractères posés et froids, pour ce reste de l'humanité surtout qui n'a aucune forme de délicatesse, quelle est la voie vers le bonheur qu'envisage Hume? Aucune peut-être, à moins que le goût ne puisse se cultiver aussi bien à partir d'une sensibilité normale ou relativement grossière qu'à partir d'une forme de délicatesse.

Que veut dire Hume en effet par "la culture de ce goût plus élevé et plus raffiné"? Cela signifie-t-il simplement ce qu'il appelle la délicatesse du goût, ou bien entend-il qu'il existerait un goût plus grossier qui se raffinerait par la culture? Et se pourrait-il même que ce goût plus grossier soit la délicatesse de passion elle-même, dont on sait que, si elle tend à allumer les passions à des détails, elle porte pourtant à envisager ensuite les choses en gros?