Pour juger avec justesse d’une composition de génie, il y a tant de points de vue à prendre en considération, tant de circonstances à comparer, et il faut une telle connaissance de la nature humaine que personne, s’il ne possède pas le jugement le plus sain, ne fera jamais un critique passable de telles œuvres

Bien que dépendant de la sensibilité, variable selon les caractères, le jugement de goût peut être juste ou non, et notamment lorsqu'il juge des compositions complexes de l'art humain. C'est étrange, mais c'est un fait. L'allusion au critique nous le rappelle. Il y a en effet des gens que nous considérons comme de bons critiques, et auxquels nous attribuons donc une telle justesse de goût ou de jugement. Il est vrai que ce fait est celui même de l'existence de jugements sur ces critiques, qu'on évalue à leur tour, comme mauvais, passables, excellents, et ainsi de suite.

Ce jugement juste est dit dépendre d'une faculté de juger saine. Mais qu'est-ce que la santé, objectivement? Un état que l'on préfère aux autres, à la maladie. Et souvenons-nous que pour juger que la délicatesse de passion était une maladie, il fallait l'évaluer, et porter sur elle ce genre de jugement à la fois subjectif et prétendant pourtant à l'universalité auquel nous invitait Hume en nous déclarant sa croyance à ce sujet. Le jugement sain, c'est encore un jugement qui le déclare tel; de même que le bon critique, celui qui porte des jugement justes, c'est encore un tel jugement qui doit le reconnaître tel.

Mais n'intervient-il pas des éléments objectifs pour étayer ce jugement? Oui sans doute, des points de vue qu'on envisage, des circonstances qu'on compare, et une grande connaissance de la nature humaine. Souvenons-nous que, pour juger de la délicatesse de passion, nous nous étions appuyés sur diverses observations d'ordre psychologique, qui impliquaient justement une telle connaissance de la nature humaine. Et nous avions également pris de nouveaux points de vue, même fictifs. Et nous avions comparé diverses circonstances pour arriver à la juste pesée. Tout cela était indispensable, mais ne supprimait pas la nécessité d'évaluations impliquant la sensibilité. D'ailleurs, prendre des points de vue en considération, comment cela se fait-il? Il faut de l'imagination, mais également une capacité d'évaluer ce qui se présente à chaque point de vue. Comment choisit-on les circonstances à comparer? Et la connaissance de la nature humaine, n'est-elle pas aussi une évaluation de notre condition et de celle des autres?

Dans la composition à juger, le tableau se présente à nous dans son ensemble, et il s'agit de le décomposer et de le recomposer, mais non pas n'importe comment, par une opération intellectuelle lancée à l'aveugle. Il faut décomposer en parties sensibles, comme le fait le goût raffiné, qui veut sentir chaque détail, puis chaque combinaison. Puis il faut que ces éléments découverts soient rapportés à d'autres par toutes sortes d'associations avec le reste de notre expérience. Mais cela doit être fait de façon pertinente, conduit par le jugement ou le goût. Ce goût, il découvre les parties et s'y attache pour les goûter, il les lie, les recompose, et goûte le nouvel objet qu'il se donne ainsi. Mais il faut encore que ce goût ou ce jugement soit sain, c'est-à-dire qu'il puisse s'évaluer comme bon lui-même, à partir d'un nouveau point de vue, où il puisse se surmonter, comme dans l'espace fictif où nous étions invités à venir choisir ou juger notre caractère.

Qu'assure-t-on jamais tout à fait dans un tel mouvement incessant? Mais qu'importe, Hume nous a dit qu'il se distinguait des philosophes en ce qu'il ne prétendait pas atteindre la perfection, mais seulement s'élever à des degrés supérieurs de perfection, comme cela est possible dans la culture du goût.