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Outre le plaisir immense de goûter les oeuvres les plus géniales des arts
et des sciences, le raffinement du goût, en tant qu'il est raffinement du
jugement en général, permet également de mieux juger des choses de la vie.
Mais cela signifie-t-il que le raffinement du goût conduise, comme une
conséquence qui lui devient extérieure, à la formation d'un jugement plus
fondamental et qui s'applique également à toutes les choses de la vie? Ou bien
faut-il comprendre que le goût lui-même est requis pour juger de tout ce qui
se passe dans la vie?
Dans la première interprétation, le jugement en général serait
indépendant du goût, ce qui paraît contredire l'inséparabilité des deux. En
réalité, pour évaluer les choses et les hommes, les situations et les
actions, il faut bien quelque forme de sensibilité, un sentiment du
plaisir et de la peine, une capacité de se porter à divers points de vue par
l'imagination, et tout cela suppose une forme de goût. S'il est vrai que la
délicatesse de passion correspond à une sorte de goût plus
rudimentaire,
quoique vif, alors elle représente bien un point de vue sur la vie, qui permet
de juger de ce qui s'y passe. Et c'est ainsi que nous l'avons saisie dans le
début de l'essai. Les réactions passionnelles à toutes choses sont bien des
jugements sur ce qu'elles valent, et également sur leurs rapports. Tel me fait
un cadeau, par exemple, et la passion me fait juger que c'est un événement
extrêmement heureux, puis elle se prolonge en un sentiment d'amitié pour mon
bienfaiteur d'un instant, ce qui correspond à un jugement selon lequel, son action
étant bonne, il est bon lui-même. Ce goût restant très dépendant des
impressions sensibles immédiates, ce sont les objets de celles-ci qui
représentent les valeurs selon lesquelles il juge de tout, et tout le monde est
évalué constamment et intempestivement par rapport à mon bien-être
immédiat, ou à mon avidité, et à mon intérêt pour moi-même, ou à ma
vanité. Que cette manière de voir conduise au malheur, c'est ce qui peut se
sentir de son propre point de vue, mais non pas s'évaluer, faute de recul par
rapport aux mille incitations continuelles qui déclenchent toujours de
nouvelles passions. Et ceux qui sont plus froids, s'ils n'ont pas de
délicatesse de goût, ils ne peuvent guère juger autrement, puisqu'ils jugent
selon un même goût relativement grossier, quoique moins vif, raison pour
laquelle ils sont moins secoués par tous les accidents de la vie et peut-être plus
disponibles parfois pour prendre quelque distance. Et quand on envisage la vie
d'un autre point de vue, pour examiner plus attentivement ses composantes, les
évaluer en détail, les comparer entre elles, les observer sous divers angles, alors c'est la méthode de la délicatesse de goût que nous utilisons, et
elle suppose donc cette dernière pour s'appliquer. Nous l'avons déjà
remarqué, le point de vue qui permet de juger la délicatesse de passion
suppose d'en sortir. Nous voyons mieux maintenant qu'il suppose en outre la
délicatesse de goût.
Par conséquent, c'est bien le raffinement du goût lui-même qui nous rend
aptes à juger des choses de la vie, et c'est ce goût raffiné qui forme les
notions plus justes que nous pouvons en avoir. L'exercice de la critique dans
les arts et des arts eux-mêmes ne nous donne pas seulement un instrument que
nous pouvons appliquer ensuite ailleurs, dans la réalité, mais il nous fait
voir cette réalité même à la manière dont nous percevons les oeuvres d'art,
et éprouver pour ce qui se passe dans la vie le genre de sentiments que nous
aurions au théâtre. L'audace est naturellement de prétendre que nous avons
alors une perspective plus juste sur ce qui se passe que lorsque nous prenons
l'attitude jugée habituellement plus réaliste du goût sensible plus
immédiat, ou des besoins.
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