malgré cette ressemblance, la délicatesse de goût est tout autant à désirer et à cultiver que la délicatesse de passion est à déplorer et à corriger, si possible

C'est évidemment la ressemblance entre les deux sortes de délicatesse qui pourrait inciter le lecteur à les évaluer de la même façon, s'il n'a pas été suffisamment attentif aux différences. Cependant, en affirmant que l'une est tout autant à désirer que l'autre est à déplorer, Hume suggère une raison d'inverser maintenant leur évaluation et laisse entendre que le lien fatal de la passion à la peine se retourne en un attachement privilégié du goût au plaisir.

Même si la délicatesse de goût n'est pas sans passivité, elle n'est pas passive au même degré que la délicatesse de passion. L'une est à désirer, l'autre à déplorer, disions-nous. L'une se présente donc comme susceptible d'être acquise, tandis que l'autre semble inévitable quoique regrettable. Cette opposition est tempérée par le fait que si l'une est bien à cultiver, l'autre est à corriger, et se présente dans cette mesure comme apte à être réformée. Mais c'est à la limite seulement, puisqu'on peut douter si une telle correction est vraiment possible.

Dans ces conditions, on comprend que la nécessité de se placer dans la situation imaginaire indispensable pour juger de la délicatesse de goût, en nous dépouillant fictivement de notre caractère pour nous placer devant le choix d'un caractère à adopter, ne soit plus indispensable au même degré pour évaluer la délicatesse de goût, qui se présente aussi comme une possibilité pour nous au sein même de la vie concrète, à partir du caractère que nous avons. Le choix de la délicatesse de passion ne peut être que fictif, parce que nous ne pouvons pas nous la donner nous-même, mais tout au plus la corriger, tandis que le désir de cultiver son goût et de le raffiner est perçu comme réalisable en principe.