Mais en ce qui concerne les sciences et les arts libéraux, un goût raffiné est, dans une certaine mesure, la même chose qu’un jugement solide, ou du moins il dépend tellement de lui qu’ils sont inséparables

On voit bien ici comment l'opposition entre le goût immédiat des beautés palpables et le goût raffiné des oeuvres de l'art et des sciences correspond à la distinction des deux formes de délicatesse. Nous avons déjà vu que le goût jugeait. Et comment ne le ferait-il pas toujours, qu'il soit grossier ou raffiné? Mais le raffinement du goût est également celui du jugement, et dans la mesure où tous les deux consistent en la fine analyse des choses, le bon jugement doit correspondre au bon goût.

Pourquoi donc Hume introduit-il un léger décalage dans leur identification, en précisant qu'elle ne vaut que dans une certaine mesure, et en spécifiant qu'elle consiste plutôt en une dépendance si étroite que les deux sont inséparables? Si le goût n'est pas tout à fait identique au jugement solide, c'est parce qu'il en dépend et que celui-ci le précède, à ce qu'il semble. Il existerait donc une possibilité d'analyser les choses et de les comprendre qui soit antérieure à l'intervention du goût. Les opérations intellectuelles ne peuvent-elles en effet s'accomplir sans faire intervenir la considération du plaisir et du déplaisir, essentielle au goût? Mais en revanche, si le goût et le jugement sont inséparables, il faut que le jugement implique à son tour le goût. Et en effet, comment évaluer sans faire intervenir le sentiment ou le goût?