Les philosophes ont tenté de rendre le bonheur entièrement indépendant de toute chose extérieure

Après les interventions personnelles de l'auteur pour nous exposer sa propre croyance, voici un autre personnage auquel la parole est donnée de manière indirecte, le philosophe, voire toute sa corporation. Pourquoi lui donne-t-on la parole? Évidemment parce que les philosophes sont réputés pour avoir traité justement de la matière dont il s'agit, à savoir la question de la recherche du bonheur. Et de plus, ils l'ont traitée dans des termes analogues, en partie du moins, à ceux dans lesquels cet essai la pose. Ils ont pensé également reconnaître les causes de notre malheur dans notre tendance naturelle à réagir passionnellement aux accidents de la vie, et ils ont cherché inversement à trouver la méthode pour nous en dégager et pour acquérir la maîtrise, non tant sur notre sort que sur nos sentiments, considérés comme la cause immédiate de notre bonheur ou de notre malheur. Or leur position a sa place ici, puisque le mouvement de l'essai vient de nous conduire à découvrir la vertu de la liberté, ou de la maîtrise des principes de nos plaisirs et de nos peines. Car, si la comparaison de divers caractères conduit à reconnaître que le bonheur se situe du côté des tempéraments qui nous rendent le plus maîtres de nos sentiments, c'est donc que le principe du bonheur se trouve dans la parfaite autonomie, et que l'idéal de l'homme qui vise le bonheur (et par conséquent l'idéal de chacun) doit correspondre à celui que posent justement les philosophes, à savoir l'indépendance entière par rapport à toute chose extérieure.

Les philosophes n'arrivent donc pas par hasard dans cet essai, qui doit inévitablement les rencontrer à cette étape de l'argument. Cependant la rencontre n'est pas totale, parce qu'ils font davantage que de poser le principe du bonheur ou son idéal: ils s'efforcent en outre concrètement de l'atteindre. Autrement dit, ils le considèrent non seulement comme idéal, mais encore comme réellement possible. C'est en cela qu'ils n'interviennent pas simplement pour formuler un principe que nous avons déjà découvert, mais bien pour ajouter un élément nouveau, qui ne se tire pas de notre raisonnement.