je trouve que cela augmente plutôt notre sensibilité pour toutes les passions tendres et agréables, en même temps que cela rend l’esprit incapable des émotions plus grossières et plus tumultueuses

L'ultime découverte de Hume nuance en effet la solution la plus simple. La délicatesse de passion n'est pas simplement abolie par la substitution de la délicatesse de goût, mais la culture du goût assume cette première délicatesse elle-même et la raffine également. C'est-à-dire qu'elle ne détruit pas entièrement ses objets, ni les passions qu'ils provoquent, mais les raffine. Dans la délicatesse de passion, il y avait une tendance à réagir sans goût, c'est-à-dire selon un goût rudimentaire, et à produire donc des émotions grossières. D'autre part, la vivacité de la sensibilité dans cette forme de délicatesse, liée au caractère brut de l'action successive des objets, rendait les passions souvent violentes et tumultueuses. La culture du goût ne supprime pas cette couche de sensibilité, sur laquelle elle s'élève, mais la transforme au contraire, de façon que la vivacité de la sensibilité s'exprime toujours, mais dans des passions cultivées, fortes mais sans brutalité, et par là rendues agréables. L'adjectif tendre évoque également la délicatesse dans le sens qu'elle prend quand elle se rapporte au goût.

C'est ainsi qu'une nouvelle réflexion sur le rapport entre les deux espèces de délicatesse, de passion et de goût, permet de tenir compte de l'énergie de la sensibilité qui s'exprime dans la première, et de suivre ce qu'elle devient lors de la culture du goût, dont on imagine mal qu'elle puisse transformer le tempérament au point de supprimer sa sensibilité d'origine.

Il apparaît ici une nouvelle alliance entre les deux formes de délicatesse, puisque la première est présupposée par la transformation de la seconde, de telle manière que ces sentiments passionnés et tendres, eux au moins, supposent un tempérament délicat de l'une et l'autre façon.

Et c'est certainement pour analyser plus précisément ce cas qu'il fallait une nouvelle réflexion, qui distingue le cas des tempéraments plus calmes de celui des plus passionnés.

Mais, après cette nouvelle réflexion et correction, que reste-t-il de l'analogie entre l'avisé esthète de Hume et le philosophe? Loin de calmer le coeur, cette nouvelle sagesse n'est-elle pas tout occupée à enflammer le sentiment, voire la passion?