et qui produit la même sensibilité à toute forme de beauté et de laideur que celle-ci produit par rapport à la prospérité et à l’adversité, aux services rendus et aux vexations

Il semble que la ressemblance et la dissemblance des deux formes de délicatesse soient aisément distinguables. Ce qui est semblable, c'est la délicatesse, qui signifie une même sensibilité de part et d'autre. Ce qui diffère, c'est l'objet ou le déclencheur de cette sensibilité, la beauté et la laideur se substituant maintenant à la bonne fortune et à l'infortune. Hume ne nous dit plus qu'il s'agisse ici d'une extrême sensibilité, mais on peut le déduire du fait qu'elle est la même que celle à laquelle elle est comparée. Le terme de délicatesse, que nous avions senti comme se rapportant naturellement plus précisément au goût qu'à la passion, conserve en tout cas ici le sens défini par rapport à la première, comme disposition à être affecté très facilement et vivement par son objet.

Remarquons aussi comment l'objet de la délicatesse de passion est ici désigné: prospérité et adversité, services rendus et vexations. Les derniers sont simplement repris, tandis que le premier couple introduit maintenant une sorte d'équilibre plus marqué entre l'adversité sur laquelle l'accent avait déjà été mis, et la prospérité. Pourquoi Hume renonce-t-il au déséquilibre qu'il avait introduit au moment de démontrer le caractère plutôt nuisible de la délicatesse de passion? N'était-ce donc qu'un effet de rhétorique? Pas seulement. Car ce qu'il fallait faire voir est bien réel, à savoir la posture de défense que produit l'adversité, opposée à l'attitude de simple ouverture face à la prospérité, l'une s'incrustant dans une résistance, l'autre laissant plutôt arriver les choses. Maintenant, par opposition au couple de la beauté et de la laideur, les deux couples de termes qui décrivent l'objet de la délicatesse de passion insistent sur son caractère intéressé, au sens où l'on oppose ce terme à désintéressé, pour qualifier par ce dernier précisément des sentiments tels que les sentiments esthétiques. La délicatesse de passion est clairement mise en  rapport avec les avantages et désavantages que celui qui y est sujet espère constamment tirer des choses et des hommes. En quelque sorte, la notion de prospérité indique maintenant le rapport à une forme d'avidité, qui teinte la délicatesse de passion, parce que la bonne fortune apparaît comme prospérité à celui qui y voit un filon et espère pouvoir le suivre. C'est ainsi, on le comprend mieux, que l'amitié prolongeait pour sa part la joie du service rendu. Mais la découverte de ce mouvement positif persistant vers la bonne fortune vient-il maintenant affaiblir le raisonnement de Hume en abolissant le déséquilibre entre la simple bonne fortune, passagère, et l'adversité à plus longue perspective? Tout bien pesé, non. Car la prospérité indique plutôt un espoir, qui augmente sans doute la joie, mais la rend plus fragile encore en l'exposant à la déception, comme l'amitié irraisonnable, qui se renversera à la moindre vexation.