et produisent une agréable mélancolie qui, de toutes les dispositions de l’esprit, est la mieux appropriée à l’amour et à l’amitié

Pourquoi l'insistance sur le fait que, parmi les effets de la culture du goût, se trouve la disposition à la mélancolie, qui apparaît ici comme une sorte de tonalité affective dominante chez l'homme de goût? La mélancolie n'est-elle pas une sorte de tristesse, en effet, même si elle est, paradoxalement peut-être, qualifiée ici d'agréable? Il est vrai que toute une littérature, pas uniquement romantique, joue sur la relation entre la mélancolie et l'amour (et parfois l'amitié également). Il y a donc là non seulement une relation psychologique abondamment constatée, mais aussi une ressource esthétique. Et dans cette mesure la pratique des arts, du moins dans notre culture, nous incite bien à voir dans la mélancolie un beau sentiment. Mais ne préférerait-on pas encore voir une vie dominée par un autre sentiment, plus positif, plus joyeux, tel qu'une forme de gaieté? Peut-être. Toutefois, il faut avouer que la vision esthétique du monde ne doit pas être confondue avec celle d'une image épurée, de laquelle tous les événements malheureux auraient été effacés. Si c'était le cas, le jugement de goût ne nous aiderait pas à connaître vraiment la vie, comme il le fait. Par conséquent, tous les malheurs qui chagrinent le passionné ne sont pas effacés du tableau que contemple l'homme de goût, et s'ils ne le chagrinent plus, ils ne lui deviennent pas simplement indifférents, d'autant moins qu'il a une sensibilité plus vive. Nous avons vu que la délicatesse de passion n'était pas abolie par la culture du goût, mais transformée. Or, que les chagrins et ressentiments s'atténuent et changent de visage pour se présenter comme une mélancolie, dans laquelle la tristesse, sans disparaître, acquiert elle-même de l'agrément, n'est-ce pas le mieux qu'on puisse espérer sans prétendre à une indépendance entière à l'égard du monde et de ses vicissitudes?

D'ailleurs, où la culture du goût montre-t-elle davantage sa puissance à transformer les sentiments pour soutirer du plaisir aux plus pénibles d'entre eux que dans cette mélancolie agréable, dans laquelle la tristesse elle-même devient objet de jouissance?

Parmi les passions tendres, on voit qu'il ne faut pas situer que les plus faibles, puisque, au contraire, la culture du goût favorise parmi elles, non seulement l'amitié, mais même l'amour, qui est l'une des plus vives qui puissent toucher les hommes. D'ailleurs, en admettant que la formation esthétique conduit à devenir plus sensible à une passion telle que l'amour, Hume n'avoue-t-il pas que sa médication du sentiment par lui-même, de la passion par le goût, nous reconduit au point de départ, à peu de chose près? Le consensus des philosophes que Hume évoquait à propos de l'idéal de la plus grande indépendance, ne porte-t-il pas également sur le rejet de l'amour comme l'une des passions qui nous asservissent le plus, d'autant que non seulement elle est vive, mais qu'elle nous rend encore dépendants de la personne aimée, de ses caprices et infortunes propres? Ici, la nuance qui semblait séparer l'ambition des philosophes d'atteindre l'autonomie entière elle-même, de celle de Hume, qui se contentait du plus haut degré de liberté possible, semble faire place à une opposition franche, puisque les uns veulent éteindre autant que possible la passion, tandis que Hume la cultive au contraire.