Et cela, on ne peut pas mieux l’atteindre que par cette délicatesse de sentiment

Nous avons déjà vu que la fonction des italiques mis à "atteindre" était d'insister sur le fait que la sagesse vraie demandait non seulement le plus bel idéal, mais un but qui puisse être atteint, étant donné que le bonheur est lié à nos sentiments concrets. Mais pourquoi les italiques à "cela"? Cela, c'est placer son bonheur principalement dans des objets qui dépendent de nous, et non pas justement dans un objet qui ne dépend pas de nous, s'il n'est pas atteignable, comme l'idéal d'une autonomie entière. Cela, c'est ce qui peut justement être atteint de l'idéal, et qui a été choisi pour cette raison par l'homme avisé. C'est le plus grand bonheur réel. Ceci dit, il devient possible de poser vraiment la question des moyens d'y parvenir. Et en réalité, on ne saurait pas que cela peut être atteint, si l'on ne connaissait pas précisément au moins une voie pour y parvenir. Or l'examen de la délicatesse de goût, qui semble s'élargir à présent en une délicatesse de sentiment, nous a fait connaître précisément une telle voie, s'il est vrai qu'elle est praticable, c'est-à-dire s'il est vrai que le goût peut être cultivé.

L'idée d'atteindre le but des philosophes dans ce qu'il a de réalisable, la plus grande maîtrise de soi et le plus haut bonheur, par la culture du sentiment pourra paraître assez paradoxale. Le sentiment n'est-il pas vu par la sagesse traditionnelle comme ce qui fait problème et nous plonge dans la misère? Et pour cette raison, ne conçoit-on pas d'habitude que la raison doit mâter les passions, et que la voie de la sagesse a ainsi un aspect ascétique? Car, la délicatesse de passion, qui nous rend sujets au malheur, ne doit-elle pas être réprimée et combattue par son contraire, la froide raison? Or Hume ne propose-t-il pas le remède le plus étonnant qui soit, une recherche d'autonomie, non par la répression du sentiment, mais par son développement? Il est vrai que sa solution implique une nouvelle distinction, entre deux formes de la délicatesse, dont l'une seule, la plus problématique des deux, paraît avoir été prise en considération par la philosophie traditionnelle.