Ce degré de perfection est impossible à atteindre

La réponse de Hume aux philosophes est claire et pourtant nuancée. Ils se trompent lorsqu'ils se donnent pour but d'atteindre la parfaite autonomie. Mais les italiques insistent sur le fait que tout l'accent de l'opposition humienne aux philosophes se trouve dans la contestation de la tentative d'atteindre réellement un tel degré extrême de perfection. Cela laisse entendre que la perfection n'est pas à rejeter pour d'autres raisons que son impossibilité pratique, et que par conséquent, son idée reste pertinente sous d'autres aspects. On peut remarquer aussi que, en désignant cette perfection extrême comme l'un de ses degrés, Hume suggère à notre esprit toute une échelle de degrés d'autonomie.

Pourquoi les philosophes ont-ils négligé la considération sérieuse de la possibilité de réalisation effective de leur idéal? Il semble qu'ils aient concentré leur attention sur l'analyse de la seule délicatesse de passion, telle que Hume la reprend à sa manière. Ils aboutissent certainement à la même évaluation négative de cette sensibilité qui nous rend dépendants des accidents du destin et nous plonge par là dans le malheur. Mais ils semblent ensuite plutôt miser sur la froideur de l'autre type de caractère, pour la pousser à sa limite et tenter de se rendre tout à fait insensibles aux événements extérieurs. Or nous avons vu que l'évaluation des deux types de caractères supposait qu'on se place dans une situation fictive où le choix de notre caractère serait entièrement en notre pouvoir. Les philosophes ne seraient-ils pas restés dans cette fiction d'une totale maîtrise sur nous-mêmes, sans s'aviser suffisamment du fait qu'elle n'était pas réelle et qu'elle incitait pour cette raison à produire des idéaux qui ne tiennent pas compte justement de notre situation concrète et des limitations de notre caractère réel? Ainsi s'expliquerait que, pour substituer le meilleur caractère au pire, c'est-à-dire, dans cette perspective, celui qui se trouve déterminé par la délicatesse de passion, ils se forgent l'idée d'un autre caractère opposé, que nous n'avons pas plus la capacité de nous donner que le premier, bien que le premier soit réel chez certains hommes, tandis que le second n'est même jamais que fictif.