ayant le choix entier de ses propres dispositions

Pour juger de la valeur de la délicatesse de passion, Hume nous demande bien autre chose que la seule considération des faits objectifs de la psychologie humaine, tels qu'il les a exposés très succinctement. Il s'agit même de se transporter par la pensée dans un état fictif totalement opposé à notre situation réelle. Car, le choix entier de nos propres dispositions, c'est ce que nous n'avons jamais la possibilité de faire. Tout au plus pouvons-nous choisir de modifier certains traits de notre caractère. Et encore, la délicatesse de passion dont il est question nous présente justement la personne qui y est sujette comme entièrement assujettie à son destin et comme incapable même de maîtriser les passions que les moindres accidents excitent perpétuellement en elle.

Le point de vue même que suppose Hume pour évaluer lequel des deux caractères est préférable paraît n'être pas, dans la réalité, également accessible à tous les deux. Il s'agit en effet de s'abstraire de son propre caractère pour se placer dans une situation purement idéale ou imaginaire dans laquelle on pourrait observer le tableau entier de la vie et considérer calmement les avantages de chaque caractère, les peser attentivement, comme si ce n'était pas nous qui nous trouvions sur la balance, et décider dans cet espace irréel lequel pourrait s'attirer notre préférence. N'est-il pas évident que le caractère favorisé par cette procédure est dès le départ le plus calme, à savoir celui qui se trouvera être non seulement du côté de ce qui est jugé, mais également du côté du juge? Car comment le passionné exercera-t-il sur lui le contrôle nécessaire à une telle démarche? Comment s'abstiendra-t-il de juger de tout le détail qui lui apparaîtra, avant d'arriver jamais à la vue d'ensemble? Ce seront donc les passions calmes qui jugeront. Et n'est-il pas raisonnable de croire avec Hume qu'elles se prononceront toujours en leur propre faveur?

Pourquoi aussi ce saut dans la fiction? Il est intéressant de remarquer que toutes les questions ne se règlent pas par l'observation objective des traits et des comportements. Lorsqu'il s'agit d'évaluer nos propres manières d'être, il faut bien, non pas seulement observer les différents caractères chez les autres autour de nous, mais nous placer pour ainsi dire en eux également, pour les estimer non seulement tels qu'ils nous apparaissent de l'extérieur, mais tels qu'ils peuvent être vécus de l'intérieur. Et pour cela, ne faut-il pas que nous puissions nous dépouiller de notre propre caractère? Or c'est ce que nous ne pouvons faire réellement, mais ce pourquoi il nous faut l'imagination, qui nous permet de prendre fictivement divers personnages, et ainsi de les comparer. Si nous pouvons alors rendre par l'imagination ces autres vies aussi vives que la nôtre, ne pouvons-nous pas, idéalement, en faire un choix pertinent? Et n'est-ce pas la situation dans laquelle nous devons nous placer nécessairement chaque fois que nous voulons nous juger nous-mêmes? Ce jeu de fiction ne serait-il donc pas un exercice requis par toute réflexion morale?